Contexte et élan du mouvement

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la pénurie de main-d’œuvre et l’augmentation de la production donnent du poids aux syndicats, qui s’en servent pour obtenir des concessions auprès des dirigeants d’entreprises (voir Syndicats ouvriers). À Windsor, à cette époque, les travailleurs syndiqués de l’usine Ford tiennent des grèves sauvages et des débrayages afin d’obtenir de petites concessions.À la fin du conflit, les anciens combattants inondent le marché du travail, atténuant du même coup le pouvoir acquis par les syndicats pendant les années de pénurie de main-d’œuvre. Désireuse de reprendre son contrôle sur les travailleurs, la direction de Ford menace ceux-ci de licenciement et d’un retour aux conditions de travail d’avant-guerre. Pour les TUA, cela signifie qu’à moins d’une reconnaissance officielle de Ford quant à leur statut de représentant des travailleurs de l’usine, bon nombre des progrès réalisés en temps de guerre seront perdus. Dix-huit mois de négociation avec Ford et le bureau de conciliation de la province de l’Ontario se soldent par un échec. Les travailleurs des TUA votent en faveur de la grève.

La grève

La grève est déclenchée à 10 h le 12 septembre 1945, alors que 11 000 ouvriers de la section locale 200 des TUA abandonnent leur travail. Roy England, président de la section locale 200, déclare alors que, par son refus de reconnaître le syndicat, Ford tente d’affaiblir les TUA. Le syndicat cherche à faire de l’usine Ford de Windsor un « atelier fermé », soit un lieu d’emploi où l’adhésion au syndicat est obligatoire. On souhaite également avoir la capacité de retenir des cotisations sur le salaire des travailleurs, plutôt que d’avoir à recueillir ces sommes directement auprès des travailleurs, une tâche fastidieuse qui nuit aux activités du syndicat. Les travailleurs formulent 24 demandes, lesquelles incluent des indemnités de licenciement et de vacances, l’amélioration des prestations médicales et une rémunération supplémentaire pour le travail effectué le dimanche et les jours fériés. Bien que la majorité des travailleurs appuient la grève, ceux qui y résistent sont parfois chassés de l’usine, subissant l’intimidation des grévistes.

Les grévistes recourent au piquetage et aux barrages routiers pour bloquer l’accès à l’usine aux travailleurs non syndiqués et attirer l’attention sur leurs revendications. Le piquetage dure plusieurs semaines, pendant lesquelles les grévistes obligent les dirigeants de Ford à déménager leurs bureaux à l’extérieur du site et coupent l’alimentation à la centrale – pour la première fois. Le 5 novembre, la grève s’intensifie lorsque les travailleurs bloquent l’accès à l’usine en érigeant un barrage à l’aide de véhicules.

Les grévistes utilisent environ 2 000 véhicules – certains volés, d’autres déjà coincés le jour même – pour créer une barrière et ainsi se prémunir contre une attaque de la Police provinciale de l’Ontario et de la Gendarmerie royale du Canada ordonnée par les gouvernements provincial et fédéral. Le 5 novembre, le conseil municipal de Windsor exige le démantèlement de la barrière, menaçant de faire intervenir l’armée. Un autre syndicat, la section locale 195, organise alors une grève de solidarité en réponse à l’agitation qui règne. Quelque 8 000 travailleurs de 25 usines automobiles viennent grossir les rangs des grévistes pendant un mois, sans qu’aucune indemnité de grève ne leur soit versée. Parmi la population de Windsor, nombreux sont ceux qui appuient la grève; c’est le cas, notamment, des soldats récemment revenus au pays, des groupes religieux et de certaines entreprises locales.

Arbitrage et formule Rand

Le 29 novembre, les travailleurs passent au vote relativement à la proposition du gouvernement fédéral voulant que le syndicat et les dirigeants entament une procédure d’arbitrage exécutoire concernant les cotisations syndicales et le statut problématique d’atelier fermé. On rejette ce plan. Le 19 décembre, les membres du syndicat votent en faveur de l’arbitrage par un tiers. C’est ainsi que cette grève de 99 jours prend officiellement fin. La procédure d’arbitrage est confiée à Ivan C. Rand, juge à la Cour suprême du Canada, qui cherche à concilier les exigences des deux parties. Selon le juge Rand, les ouvriers et les employeurs sont interdépendants; il désapprouve donc les agissements de Ford comme ceux des grévistes. Dans sa décision rendue le 29 janvier 1946, il refuse d’accorder aux TUA l’adhésion obligatoire des travailleurs, rendant par le fait même impossible l’acquisition du statut d’atelier fermé pour l’usine. Il statue en outre que tous les travailleurs appartenant à l’unité de négociation – qu’ils soient syndiqués ou non – doivent verser une contribution sous la forme de cotisations syndicales afin de payer les coûts engagés par le syndicat relativement à la négociation et à l’administration du contrat de travail. Cette formule oblige également l’entreprise à prélever des retenues sur les salaires des employés, pour les transmettre au syndicat sous forme de cotisations.

Le juge Rand, dans ses efforts pour stabiliser le mouvement syndical, a mis en œuvre une série de sanctions applicables aux grèves non autorisées (dont les grèves sauvages et les arrêts de travail), en plus de favoriser un rapprochement entre les dirigeants syndicaux et les employeurs (voir Formule Rand).

Importance

La grève de Windsor est au nombre des conflits de travail les plus importants à survenir dans l’après-guerre au Canada. En plus d’attirer l’attention du public, cet événement a donné lieu à la formule Rand, appelée à devenir un aspect crucial des relations de travail au pays. Les solutions proposées par la formule Rand ont fourni des lignes directrices utilisées dans de nombreuses ententes collectives au Canada, tout en donnant forme aux lois canadiennes du travail.

On dit que c’est grâce à la formule Rand si les conflits de travail peuvent désormais être résolus « sans lancer de briques ou pulvériser de gaz lacrymogènes », et que la formule a su procurer aux syndicats une base financière stable. Au lendemain de la grève, les syndicats canadiens n’ont pas tardé à se convertir en organisations plus hiérarchiques et bureaucratiques, au sein desquelles les travailleurs sont moins souvent appelés à contribuer directement à la prise de décisions.

Voir aussi Grèves et lock-out.