Godard, Barbara

Barbara Godard. Critique, traductrice, éditrice, pédagogue (Toronto, 1942- 16 mai 2010). Barbara Godard a été l'une des plus influentes spécialistes de la théorie littéraire du Canada, son travail a notamment ciblé les études poststructuralistes, féministes, avant-gardistes et de traduction. Les ouvrages qu'elle a publiés - deux livres qu'elle a écrits, six autres qu'elle a édités, six traductions, neuf catalogues et plus de 200 articles publiés dans des revues et livres spécialisés - ont joué un rôle clé dans l'élaboration et la présentation de nouvelles théories critiques dans le domaine des Lettres canadiennes. Elle s'est systématiquement attardée à explorer le rôle des fractures dans les travaux d'érudition littéraire canadiens, surtout celles qui prévalent dans les écrits des femmes, les écrits québécois et les écrits avant-gardistes. Très souvent, elle a découvert ou bâti des passerelles entre des communautés littéraires auparavant isolées les unes des autres. Ses études théoriques sur la traductologie, développées à partir d'une démarche qui consiste à supprimer les lignes de démarcation des genres dans le domaine de la critique littéraire canadienne, ont grandement contribué à l'émergence, un peu partout dans le monde, de la traductologie, vaste champ d'études.

Barbara Godard est née et a grandi à Toronto, elle a obtenu un baccalauréat ès arts (avec distinction) de l'université de Toronto (1964). Elle s'intéresse à la littérature canadienne, ce qui la conduit à poursuivre des études de maîtrise en littérature canadienne française à l'université de Montréal (1967) où elle travaille sous la direction de Phillip Stratford. Deux ans plus tard, elle complète ses études de maîtrise à l'Université de Paris VIII-Vincennes (1969) où elle travaille sur le roman américain sous la direction de Pierre Dommergues. Elle poursuite des études de 3e cycle en vue de l'obtention d'un doctorat à l'Université de Bordeaux (1971) où elle travaille sous la direction de Robert Escarpit sur le roman canadien tant en langue anglaise qu'en langue française. Tout en travaillant sur son doctorat, elle enseigne à l'Université de Paris VIII-Vincennes de 1968 à 1970. Dès 1971, Barbara Godard a enseigné à l'Université York, elle a donné des cours aux étudiants inscrits en littérature anglaise, en littérature française, en études féministes et à ceux qui suivaient le programme de pensée politique et sociale. Elle a été titulaire de la chaire Avie Bennett Historica en littérature canadienne.

Les contributions de Barbara Godard aux études de littérature canadienne sont nombreuses et diverses. Après être revenue au Canada, elle ouvre la voie, en collaboration avec ses collègues de l'Université York, plus particulièrement avec Frank Davey, à l'enseignement de la théorie littéraire au Canada. Son intérêt pour la théorie littéraire est né quelques années auparavant, alors qu'elle était étudiante en premier cycle et qu'elle tentait d'appliquer les théories de Northrop Frye et de Marshall McLuhan ainsi que les idées féministes de Virginia Woolf et de Simone de Beauvoir à ses études littéraires. À l'Université de Montréal, elle avait découvert la phénoménologie, la sociologie marxiste, les théories du philosophe français Gaston Bachelard et celle du romancier et critique Robert Escarpit. La philosophie et la théorie appliquées l'intéressent au plus haut point pendant qu'elle séjourne en France et elle assiste aux conférences des théoriciens Roland Barthes et Lucien Goldmann. Plus tard, quand elle enseignera à l'Université de Paris, elle côtoiera Hélène Cixous et demandera à Escarpit de diriger ses études de doctorat.

De retour au Canada, Barbara Godard travaille avec Frank Davey à la création d'un modèle à adopter pour analyser les textes littéraires canadiens (notamment par l'entremise du magazine d'avant-garde Open Letter où elle sera collaboratrice à la rédaction). Elle devient l'avocate de l'écriture expérimentale des Canadiennes à qui les hommes ont refusé l'autonomie de la même façon, selon elle, qu'au cours de l'histoire, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont refusé son autonomie au Canada. Tout en étant critique du rôle que le Canada a joué, à titre de puissance coloniale au Québec et auprès des Premières Nations, elle reconnaît que les littératures canadienne et féministe sont des lieux à forte charge politique dans la production textuelle avant-gardiste et dans les luttes politiques de libération. Alors qu'elle se penche aussi bien sur la solitude littéraire anglophone que sur la solitude littéraire francophone au Canada, elle s'aperçoit bien vite que l'un des principaux obstacles aux débats interlinguistiques sur la littérature canadienne est l'accès limité du Canada anglophone aux traductions des textes fondateurs du Québec et inversement. Pour surmonter cet obstacle, elle commence à traduire les textes d'importantes auteures canadiennes françaises : Nicole Brossard (quatre romans), Antonine Maillet, Louky Bersianik, Yolande Villemaire et France Théoret. Elle met au point de nouvelles méthodes de traduction, réceptives aux innovations formalistes et postmodernes de ces nouvelles écrivaines. Ses contributions à la traductologie au Canada et dans le monde ont souvent été récompensées : elle a reçu le prix Vinay-Darbelnet pour la meilleure traduction d'un ouvrage non romanesque, décerné par l'Association canadienne de traductologie (1999) et elle a été deux fois finaliste du prix Félix-Antoine-Savard de traduction (1991, 1992).

Barbara Godard a ardemment défendu l'ouverture de nouvelles voix du discours dans le domaine de la littérature canadienne et elle a participé à la création, au développement et à la rédaction de nombreux magazines et revues littéraires au Canada (sans oublier les conférences qu'elle a aidé à mettre sur pied). Au-delà de son engagement envers Open Letter, sa participation au discours et aux publications féministes a été marquante. Elle a été membre du premier collectif à rédiger la revue Fireweed en 1978, elle a d'ailleurs expliqué que son rôle consistait à établir des liens entre des groupes isolés grâce notamment à la traduction. En 1981, elle lance le très novateur Colloque Dialogue/Dialogue Conference à l'Université York à Toronto dont les travaux seront publiés dans La Gynocritique/Gynocritics en 1987. En 1984, à la suite du Colloque Dialogue et du succès que connaît la conférence Les femmes et les mots/Women and Words organisée à Vancouver, Barbara Godard, Daphne Marlatt, Kathy Mezei et Gail Scot fondent Tessera, l'une des plus importantes revues féministes du Canada. Cette revue cible tout particulièrement l'éclosion de nouveaux modes textuels et critiques au Canada. En 1994, Barbara Godard publie Collaboration in the Feminine: Writing on Women and Culture from Tessera, un recueil d'articles publiés dans la revue.

Les ouvrages et les quelque 200 articles qu'elle a publiés, qui viennent pour certains d'être repris dans Canadian Literature at the Crossroads of Language and Culture (2008), témoignent de son engagement à élargir le dialogue critique qui sous-tend les productions littéraires des écrivains et des communautés du Canada. Son ouvrage Talking About Ourselves :The Literary Productions of Native Women of Canada (1985) compare diverses études sur les littératures féministe et autochtone et leurs formes littéraires et s'appuie sur elles pour défendre l'élargissement des domaines littéraires acceptés par la critique. En 1989, elle a publié une étude sur une auteure féministe expérimentale, Audrey Thomas : Her Life and Work. Barbara Godard a reçu le prix Gabrielle-Roy de l'Association des littératures canadiennes et québécoise en 1988 et le Certificat de mérite de l'Association des études canadiennes en 1995. Elle a par ailleurs participé à un projet collectif qui avait pour but d'étudier la culture féministe à Toronto durant les années 1979 et 1980 et a été très active dans le projet de coordination et de numérisation de la revue Tessera.