France Daigle, auteure acadienne (née le 18 novembre 1953 à Dieppe, une banlieue de Moncton, au Nouveau-Brunswick), est la principale représentante du postmodernisme en littérature acadienne. Son œuvre a suscité beaucoup d’intérêt au Québec, au Canada anglais et dans la francophonie. Surtout romancière, elle a aussi écrit plusieurs textes théâtraux de type postmoderne pour le collectif Moncton Sable, dont Sable (1997), Craie (1999), Foin (2000), Bric-à-brac (2001), En pelletant de la neige (2004), Sans jamais parler du vent (2004) et Histoire de la maison qui brûle (2007). Ces pièces de théâtre n’ont cependant jamais été publiées.

Formation et premiers romans

France Daigle obtient un B.A. en arts à l’Université de Moncton en 1976 et entre 1973 et 1977, elle est journaliste au quotidien L’Évangéline. Ses premiers romans sont assez concis et l’espace blanc, évocateur du mutisme et du silence, y joue un rôle prépondérant. Raoul Boudreau, du département d’Études françaises de l’Université de Moncton, y voit une caractéristique de la psyché acadienne, portée à la litote, cet art d’en dire moins pour en laisser entendre davantage, et à l’économie générale de la parole. Les romans Sans jamais parler du vent (1983), Film d’amour et de dépendance (1984), Variations en B et K (1985), Histoire de la maison qui brûle (1985) et La beauté de l’affaire (1991), tous assez courts, poursuivent les principaux objectifs du postmodernisme; la déconstruction du récit, l’autoréflexivité, les références fréquentes au récit à l’intérieur de celui-ci et la mise à distance du monde réel attirent l’attention du lecteur sur l’écriture proprement dite, sur le processus de création de l’œuvre elle-même en tant qu’ouvrage artistique. On y trouve cependant quelques allusions furtives à l’Acadie, qui apparaît parfois en filigrane.

À partir de 1953. Chronique d’une naissance annoncée (1995), on assiste à une certaine prolifération de la parole dans l’œuvre de Daigle, et la représentation de l’Acadie devient un motif d’écriture important. 1953 est l’année de la naissance de l’auteure, et elle se met en scène sous le nom de Bébé M, fille du rédacteur en chef du journal acadien L’Évangéline publié à Moncton. Le récit demeure toutefois très fragmenté, en raison notamment d’une abondante intertextualité, c’est-à-dire de l’intégration de textes empruntés. En effet, le récit est entrecoupé d’extraits de L’Évangéline, de sorte que les événements historiques nationaux et internationaux de l’année 1953 ainsi que les anecdotes locales parfois les plus anodines remplissent les pages du roman postmoderne, dont l’enjeu principal demeure la production de texte. Outre l’intertextualité, un autre trait fondamental de l’écriture « daiglienne » qui est aussi une caractéristique du roman postmoderne est le foisonnement d’histoires. Daigle reprend d’un roman à l’autre le récit de vie d’Élizabeth et Claude, deux personnages de La vraie vie (1991), son roman précédent.

Pas pire et le recours au chiac

De toutes les œuvres de France Daigle, c’est le roman Pas pire (1998) qui a connu le plus de succès. Il ajoute aux caractéristiques précitées du roman postmoderne une autoréflexivité accrue, rendue évidente au moyen de la mise en abyme: le récit met en scène une écrivaine nommée France Daigle, qui a écrit un roman intitulé Pas pire,ainsi que les personnages de ce roman. La protagoniste principale souffre d’agoraphobie et doit surmonter sa peur de voyager pour recevoir la consécration littéraire en apparaissant à l’émission Bouillon de culture du Français Bernard Pivot afin d’y parler de son nouveau roman. Celui-ci marque l’apparition de deux personnages qu’on ne pourra par la suite dissocier de l’univers imaginaire de l’auteure: Terry Després et Carmen Thibodeau, des jeunes de la région de Moncton qui font connaissance et décident de se fréquenter.

Daigle transpose dans leurs dialogues la langue vernaculaire d’une partie des habitants de cette région, le chiac, une variété de franco-acadien qui se caractérise notamment par vocabulaire et une prononciation archaïques ainsi que de termes et structures syntaxiques empruntés à l’anglais. L’humour est aussi l’une des caractéristiques importantes de l’écriture de France Daigle, et il devient particulièrement évident ici dans son traitement du chiac. De nouveau, l’écrivaine fait appel à l’intertextualité et au foisonnement d’histoires, à la fois pour enrichir et pour fragmenter son récit. Ainsi, Carmen ayant reçu de sa tante un livre sur les deltas, l’auteure y consacre de nombreux passages de nature encyclopédique. De même, comme Terry pratique le Yi King, un art divinatoire chinois lié à l’astrologie, le récit est entrecoupé de nombreux passages sur chacune des 12 maisons du zodiaque. Enfin, un troisième récit s’ajoute aux deux premiers : le parcours d’Élizabeth, médecin oncologue d’origine française pratiquant à Moncton, qui se rend en Europe où elle a une relation passagère avec Hans.

Les œuvres récentes

Le récit de vie de Terry et Carmen est repris dans Un fin passage (2001). À la fin du roman précédent, Carmen apprenait à son conjoint qu’elle était enceinte et ils se promettaient de faire un voyage en France ou en Louisiane. Nous les retrouvons en avion en direction de Paris, où un choc culturel les attend.

Petites difficultés d’existence (2002) livre par ailleurs une représentation de la vie artistique et culturelle de Moncton qui a un certain fondement dans le réel mais qui relève surtout de l’imagination créatrice de l’auteure. Le roman met principalement en scène Zed, un ami de Terry et Carmen, et son projet de transformation d’un bâtiment abandonné en centre culturel et en lofts pour les artistes.

En 2012, France Daigle a remporté le prix littéraire du Gouverneur général du Canada pour son œuvre magistrale intitulée Pour sûr (2011). Au niveau de la fiction, cette œuvre constitue la suite de ses trois romans précédents, dans la mesure où on y retrouve plusieurs personnages connus, dont le couple Terry et Carmen qui habite alors un des lofts rénovés grâce aux efforts de Zed à la fin de Petites difficultés d’existence. La fragmentation demeure une caractéristique importante de l’œuvre, qui présente l’aspect encyclopédique de certains romans antérieurs. Cette fois, cependant, on trouve à la fin un index qui permet de glaner dans le texte des informations sur une multitude de sujets et de retrouver différents personnages. Le chiac reste le mode d’expression privilégié de plusieurs personnages du récit.

L’un des romans de France Daigle a été porté au grand écran. En novembre 2014, Jean-Marc Larivière a présenté au public Effractions, une adaptation cinématographique de La vraie vie (1991). Au même moment, on apprenait que la traduction de Pour sûr (For Sure) était en lice pour le prix Impac Dublin, l’un des plus prestigieux prix littéraire internationaux.

Contribution au rayonnement de la culture acadienne

Les romans de France Daigle demeurent éminemment postmodernes malgré un retour à l’histoire et au référent l’Acadie et le monde moderne à partir de 1953. Les récits, le plus souvent multiples et intertextuels, conservent une forte autoréférentialité, c’est-à-dire que le texte renvoie toujours à lui-même. Néanmoins, ils contribuent à faire connaître l’Acadie contemporaine et sa langue du moins une variété de cette langue au Québec et dans la francophonie.

Publications

Sans jamais parler du vent. Roman de crainte et d'espoir que la mort arrive à temps (1983)

Film d'amour et de dépendance. Chef-d’œuvre obscur (1984)

Histoire de la maison qui brûle. Vaguement suivi d'un dernier regard sur la maison qui brûle(1985)

Variations en B et K. Plans, devis et contrat pour l'infrastructure d'un pont (1985)

En collaboration avec Hélène Harbec, L'été avant la mort (1986)

La beauté de l'affaire. Fiction autobiographique à plusieurs voix sur son rapport tortueux au langage (1991)

La vraie vie (1991)

1953. Chronique d’une naissance annoncée (1995)

Pas pire (1998)

Un fin passage (2001)

Petites difficultés d’existence (2002)

Pour sûr (2011)

Prix et distinctions

Prix Pascal-Poirier d’excellence en littérature francophone (1991)

Prix Éloizes Artiste de l’année en littérature pour le roman Pas pire (1998 et 2002)

Prix France-Acadie pour le roman Pas pire (1998)

Prix Antonine-Maillet-Acadie Vie pour les romans Pas pire (1999) et Pour sûr (2012)

Prix du Lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick pour l’excellence dans les arts littéraires, pour l’ensemble de son œuvre (2011)

Prix littéraire du Gouverneur général du Canada pour le roman Pour sûr (2012)

Prix Champlain pour le roman Pour sûr (2012)

Prix Éloizes Artiste de l’année en littérature pour le roman Pour sûr (2014)