Ève Kateri Tremblay, artiste multidisciplinaire (née en 1972 à Montréal, au Québec). Ève K. Tremblay expose dans diverses institutions artistiques à Montréal, Toronto, New York, Zurich et Bâle, notamment. Ses œuvres se retrouvent entre autres dans les collections du Musée d’art contemporain de Montréal et du Musée national des beaux-Arts du Québec (à Québec).

Photographie

Après avoir étudié la littérature à l’Université de Montréal (1991-1992) et le théâtre à la Neighborhood Playhouse School of the Theatre à New York pendant un an (1995), Ève K. Tremblay obtient un baccalauréat en beaux-arts avec majeure en photographie de l’Université Concordia (1997-2000), à Montréal. Dès les débuts de sa production artistique, elle propose une approche à la fois autobiographique et inspirée de fictions littéraires. À travers sa série de photographies L’éducation sentimentale (2000), dont le titre fait référence à l’ouvrage de Gustave Flaubert, l’artiste met en scène des jeunes filles d’âge collégial, vêtues d’uniformes scolaires, plongées dans diverses situations solitaires et introspectives prenant parfois un aspect initiatique, inconfortable. Ces clichés sont certainement inspirés du contraste entre ses années d’adolescence au collège privé Notre-Dame et son enfance bohème passée dans l’atelier de son père, le céramiste-sculpteur Alain-Marie Tremblay.

Dans sa série photographique Unmanifested Still Films (2006), Tremblay propose par ailleurs des clichés réalisés sur des plateaux de tournage, alliant fixité et mouvement sur le plan de l’image et du temps, réalité du processus technique et de la fiction cinématographique. Les regards portés sur la scène captée par la caméra et les regards échangés en dehors et au sein de l’image cadrée se confrontent. Dans sa série Postures scientifiques (2005-2006), elle photographie des scientifiques plongés dans leurs expérimentations, généralement de dos. Ainsi, l’artiste capte les différentes courbures de colonnes vertébrales évoquant concentration, attente et réflexion, tout en refusant au spectateur une compréhension totale du travail effectué, qui reste caché par les modèles anonymes absorbés dans leurs tâches.

En 2003, Tremblay travaille en collaboration avec l’artiste Michel de Broin pour la série de photographies intitulée Honeymoons. Les deux artistes y explorent l’observation et la rencontre physique, identitaire et fantasmée entre deux corps, deux individus amoureux, dans l’espace.

Becoming Fahrenheit 451

Ève K. Tremblay consacre plusieurs années de sa carrière à revisiter l’œuvre littéraire Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et à réfléchir aux nombreux enjeux que sous-tend cet ouvrage, notamment aux notions de neuroscience, de mnémotechnique et de philosophie. Dans le cadre de son long projet Becoming Fahrenheit 451, elle passe plusieurs mois à mémoriser des passages du livre et à documenter ce processus au moyen de photographies et de vidéos. Ces éléments de documentation permettent aux spectateurs de suivre son parcours professionnel et personnel à travers divers lieux, diverses villes d’Europe et d’Amérique du Nord et diverses collaborations qui l’ont aidée dans sa démarche de mémorisation. À l’occasion de ce vaste projet, l’artiste réalise la performance EKTBF451/EKTFF451 (Ève K. Tremblay Becoming Fahrenheit 451/Ève K. Tremblay Forgetting Fahrenheit 451) dans de nombreux lieux entre 2007 et 2013. Lors de ces prestations, elle propose une mise en abyme de son œuvre en poursuivant le processus créatif et mnémonique devant des spectateurs, dans des lieux d’exposition. Couchée au sol alors qu’un collaborateur tient son exemplaire du livre, Tremblay répète ses lignes, les apprend, se fait corriger et cogite sur les difficultés et l’avancement du projet. Le processus mnémonique devient en lui-même un aspect inhérent de la création artistique et de l’exposition. D’ailleurs, l’exemplaire du livre utilisé par l’artiste, abondamment annoté, surligné, souligné et photocopié, sera exposé à plusieurs reprises au fil des années et deviendra un objet d’art en évolution. Intitulé Very Used Pages Memo Fahrenheit 451 – EKTBF451/EKTFF451 (2007-2014), ce livre est à la fois œuvre à part entière, source de photographies, de vidéos et de performances, et fragment ou documentation du processus créatif de l’artiste.

Vidéos

Ève K. Tremblay réalise quelques vidéos, la plupart dans le cadre du projet immense entourant son étude de Fahrenheit 451, tout en proposant une réflexion plus vaste sur la mémoire, la lecture et la relation intime s’établissant entre un lecteur, son ouvrage et son entourage. Travelling with the Book People/EKTBF451/EKTFF451 (2007) est une vidéo, généralement jouée en boucle, qui met en vedette quelques amis de l’artiste ayant accepté de laisser une œuvre littéraire jouer un rôle important dans leur vie, pour le reste de leur vie. Cette vidéo intimiste présente ces personnes en plan rapproché, dans des jardins, en plein acte de mémorisation et de lecture à voix haute de leur livre de choix. In & Out The Memory Palace/EKTBF451/EKTFF451 (2008-2011) met en scène, dans un château français et ses immenses jardins, trois femmes de générations différentes investies dans une relation de découverte, d’étude, de critique et de mémorisation d’ouvrages littéraires. L’artiste y crée un contraste fort : au début de la vidéo, elle présente les plans fixes et les angles serrés de pièces sombres, remplies de meubles anciens, où se déplace activement une jeune lectrice expérimentant diverses techniques de mémorisation. Par la suite, grâce à une caméra mouvante et instable, elle suit cette même jeune femme en train d’étudier dans les vastes jardins, d’où proviennent des chants d’oiseaux et où s’active une vieille dame jardinière. La concentration est interrompue et intermittente; la relation entre la lectrice, son environnement et son objet d’étude est complètement autre. Le titre de l’œuvre fait référence à l’art de mémoire (memory palace), aussi appelé méthode des loci, une approche mnémotechnique qui repose sur une association entre les éléments à retenir et le lieu de mémorisation. En effet, dans les œuvres vidéographiques d’Ève K. Tremblay, une relation d’intimité se tisse entre lecteurs, lieux et phrases récitées. L’acte physique de mémorisation s’enracine dans le lieu.

Projets récents

En 2015, au Musée d’art contemporain des Laurentides à Saint-Jérôme, Ève K. Tremblay est à la fois artiste et commissaire pour l’exposition Ça, qui présente en parallèle ses photographies et des créations de son père, Alain-Marie Tremblay. De nombreuses pièces des deux artistes entrent en dialogue et se répondent, notamment grâce à des transferts d’images sur céramique et à des photographies de sculptures. La série de photos Clair Obscur dans l’atelier de mon père (1995-2015) propose une lecture nouvelle des œuvres et du processus créatif d’Alain-Marie Tremblay en présentant les ombres créées par des pièces de céramique inachevées et des éléments du décor de l’atelier.