Emily Murphy (nom de naissance Ferguson, nom de plume Janey Canuck), écrivaine, journaliste, juge, politicienne et réformatrice (née le 14 mars 1868 à Cookstown, en Ontario; décédée le 27 octobre 1933 à Edmonton, en Alberta). Emily Murphy est surtout connue pour son rôle dans l’affaire des femmes non reconnues civilement, campagne à l’origine de la reconnaissance des femmes en tant que « personnes » aux yeux de la loi britannique. Emily Murphy, féministe passionnée souvent au cœur de la controverse, se décrivait elle-même comme une rebelle. Aujourd’hui, l’opinion sur Emily Murphy est partagée : d’un côté, on critique ses points de vue sur l’eugénisme et l’immigration; de l’autre, on lui voue une grande admiration pour sa contribution au droit de vote des femmes.

Famille

Emily Murphy est née dans une famille ontarienne bien en vue qui comptait plusieurs entrepreneurs, politiciens et juristes, dont deux juges de la Cour suprême. En 1830, son grand-père maternel, le politicien et propriétaire de journaux Ogle R. Gowan, fonde la première loge de l’ordre d’Orange au Canada. Emily Murphy grandit donc entourée de personnes d’influence dans les milieux juridique et politique.

Emily Murphy fréquente Bishop Strachan, une prestigieuse école privée anglicane pour filles à Toronto, en Ontario. C’est à cette époque qu’elle fait la connaissance de son futur époux, Arthur Murphy, alors étudiant en théologie. En 1903, Emily Murphy déménage dans l’Ouest canadien (à Swan River au Manitoba), avec son mari, désormais pasteur anglican et entrepreneur, et leurs deux filles. En 1907, la famille déménage à Edmonton, en Alberta.

Carrière d’écrivaine et militantisme

Collaboratrice régulière soumettant des critiques de livres et des articles à de nombreuses publications canadiennes, Emily Murphy, sous le nom de plume Janey Canuck, publie quatre recueils de récits personnels qui connaîtront un succès fulgurant : The Impressions of Janey Canuck Abroad (1901), Janey Canuck in the West (1910), Open Trails (1912) et Seeds of Pine (1914).

Emily Murphy concilie avec brio vie familiale, écriture et activités de réforme touchant les droits des femmes et des enfants. En 1911, à la suite d’une campagne de contestation publique acharnée menée par Emily Murphy, l’Assemblée législative de l’Alberta adopte la loi du douaire, mesure donnant aux veuves le droit à un tiers des biens de leur époux décédé. Emily Murphy, en plus de son rôle de premier plan dans le mouvement des suffragettes, s’implique plusieurs années durant dans la direction du Canadian Women’s Press Club (assumant la présidence de 1913 à 1920), du Conseil national des femmes du Canada, de la Fédération des instituts féminins du Canada (assumant la première présidence à l’échelon national) et d’une vingtaine d’autres organismes professionnels et caritatifs.

Première femme juge au pays

La carrière d’Emily Murphy prend un tournant inattendu en mars 1916 lorsque les membres de l’Edmonton Local Council of Women, après avoir tenté d’assister au procès de femmes accusées de prostitution, se voient exclues de l’audience en raison de la nature des témoignages, jugée « inappropriée pour un auditoire mixte ». Outrée, Emily Murphy proteste auprès du procureur général de la province.

« Si les preuves ne peuvent être présentées devant un auditoire mixte, dit-elle, le gouvernement... [devra] former une cour spéciale présidée par des femmes pour la comparution d’autres femmes. » À sa grande surprise, le ministre accepte sa requête et lui propose de présider la cour en question.

Emily Murphy accepte la proposition. En 1916, elle est nommée magistrate de police pour la Ville d’Edmonton, puis pour la province d’Alberta, devenant ainsi la première femme magistrate de l’Empire britannique. Appelée à rendre des décisions dans une série d’affaires de prostitution et d’infractions commises par des mineurs, elle livre un combat sans merci aux stupéfiants, qu’elle juge responsables d’une grande partie du crime organisé et de la victimisation des personnes sans défense.

The Black Candle

The Black Candle, un ouvrage tiré d’une série d’articles publiés par « Judge Murphy » en 1922 dans la revue Maclean’s, décrit de façon très détaillée le trafic de drogue et ses effets néfastes. Les propos contenus dans The Black Candle ont mené à l’adoption de nombreuses lois régissant le contrôle des stupéfiants, lois qui ne seront modifiées qu’à la fin des années 1960.

Dans son livre, Emily Murphy décrit l’implication des Chinois, des Assyriens, des Grecs et des « Nègres » dans le trafic de drogue. Les commentaires d’Emily Murphy contribuent à alimenter les inquiétudes croissantes entourant l’immigration dans l’Ouest du Canada, plus particulièrement celle en provenance de Chine. En revanche, elle ne blanchit aucunement les Anglo-Saxons de toute implication dans le trafic de drogue. Dans The Black Candle (pp. 150 et 151), elle affirme ce qui suit :

Bien que les Assyriens, les Nègres et les Grecs vivant au Canada se soient alliés aux Chinois pour le trafic de [drogue], les services de police et les autorités gouvernementales sont bien conscients que de nombreux Anglo-Saxons influents dans les milieux sociaux et des affaires, y compris des avocats, des médecins et des pharmaciens, sont impliqués dans la vente de drogues illicites, attirés par les profits considérables qui y sont associés.

Dans un autre extrait du livre (pp. 108 et 109), Emily Murphy indique qu’« il y a sur ce continent des milliers de Chinois... honnêtes et vaillants. » En outre, elle affirme que « si seulement un quart de la somme consacrée au dépistage de la criminalité chez les Chinois était plutôt investi dans l’éducation de ces derniers, on obtiendrait sans doute de bien meilleurs résultats ».

Dans les milieux universitaires, les opinions demeurent partagées quant à la position d’Emily Murphy en matière de race et d’immigration. En effet, à ceux qui la jugent raciste et impérialiste, d’autres rétorquent que son unique préoccupation était le trafic de drogue et que ses croyances, aussi discriminatoires puissent-elles nous sembler aujourd’hui, correspondaient à celles de l’époque.

L’affaire des femmes non reconnues civilement

Emily Murphy est surtout connue pour son implication dans le mouvement des suffragettes, plus particulièrement dans la célèbre affaire des femmes non reconnues civilement. Dès son entrée en fonction en tant que magistrate, elle se heurte à un milieu hostile, en raison de la loi britannique de l’époque qui ne considère pas les femmes comme des personnes. Emily Murphy entreprend alors une lutte d’une décennie pour faire reconnaître les femmes civilement et leur permettre d’accéder à des postes élus, notamment au Sénat. Avec l’aide de quatre autres femmes albertaines, Henrietta Edwards, Louise McKinney, Nellie McClung et Irene Parlby, elle porte l’affaire des femmes non reconnues civilement devant le Conseil privé de Londres, lequel statue en 1929, dans une décision historique, que les femmes sont désormais des personnes jouissant de pleins droits civils selon l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Emily Murphy ne réalisera toutefois jamais son rêve de siéger au Sénat, emportée par le diabète à Edmonton en 1933. (Voir aussi Le triomphe célèbre d’Emily Murphy.)

Eugénisme

Comme c’est le cas pour de nombreux pionniers de la réforme, le parcours d’Emily Murphy présente certaines disparités. Très impliquée dans les questions d’immigration, elle défend aussi ardemment l’eugénisme, principe selon lequel la population humaine peut être améliorée grâce à un meilleur contrôle de la reproduction. Au tournant du 20e siècle, les idées eugéniques ne manquent pas d’appui au sein de l’élite canadienne. En effet, des hommes d’influence tels que J. S. Woodsworth et le Dr Clarence Hincks font la promotion de l’eugénisme « positif », qui encourage la reproduction des membres « sains » de la société, et de l’eugénisme « négatif », qui décourage la procréation parmi les membres de la société considérés comme « malsains ». Selon les eugénistes, les « déficients mentaux » et les « faibles d’esprit », de par leur prédisposition à l’alcoolisme, à la promiscuité, à la maladie mentale, à la délinquance et aux comportements criminels, menacent l’équilibre moral du reste de la société. La propagation de telles idées engendre le soutien croissant de lois fondées sur l’eugénisme, notamment celles portant sur la stérilisation des « déficients ».

Comme de nombreuses autres pionnières du mouvement féministe, dont Nellie McClung, Emily Murphy exprime publiquement son appui à l’eugénisme négatif. Selon Jana Grekul, sociologue, elle voulait que tous sachent que les membres malsains de la population « dépasseront bientôt en nombre ceux que nous surnommons "élite". Il y a donc raison de s’inquiéter que l’élite, vivant dans l’abondance et le luxe, devienne un jour une cible de choix pour tous les affamés, les anormaux, les criminels et les miséreux forcenés des générations à venir. » Durant son mandat de juge, Emily Murphy a exercé une influence considérable en Alberta. En appuyant publiquement les politiques eugéniques, elle a vraisemblablement contribué à l’adoption de la Sexual Sterilization Act (loi sur la stérilisation sexuelle) de 1928 dans cette province.