Les élévateurs à grains, aussi surnommés icônes des prairies, cathédrales des prairies ou sentinelles des prairies, sont un symbole visuel de l’Ouest canadien. Au nombre de 5 758 en 1933, ils ont dominé le paysage des prairies pendant plus d’un siècle. Chaque hameau, village et ville s’enorgueillissaient de leurs rangées de ces élévateurs à grains, preuve de la viabilité économique de la communauté et de la puissance agricole de la région.

Contexte

Première étape dans le processus de commercialisation des céréales qui consiste à faire passer le grain des producteurs aux marchés mondiaux, l’élévateur à grain est à l’origine un bâtiment strictement utilitaire, conçu pour accueillir, entreposer et dispenser du grain en grandes quantités. Cependant, en 1923, l’architecte français Le Corbusier vante la simplicité déconcertante des élévateurs et leur forme géométrique épurée et les cite en exemple ultime d’adéquation entre la forme et la fonction. Dans son ouvrage Vers une nouvelle architecture, il parle ainsi « […] des silos et des usines américaines, magnifiques prémices du nouveau temps ».

Les premiers à aborder le problème logistique que pose le transport du grain depuis la ferme du producteur, jusqu’aux wagons couverts des chemins de fer, sont les cultivateurs eux-mêmes. En effet, ceux-ci doivent pelleter le grain dans des sacs de deux boisseaux qu’ils transportent ensuite sur un quai d’embarquement le long de la voie ferrée. Là, ils vident les sacs dans un wagon couvert, tâche longue et éreintante. L’industrie a besoin d’un moyen permettant d’entreposer et d’expédier le grain rapidement. Les petits entrepôts à charpente de bois construits par les cultivateurs sont inefficaces. Le Canadien Pacifique (CP) demande des entrepôts plus grands et verticaux, qui tirent parti de la fluidité du grain lorsqu’il est mû par la gravité. Pour élever le grain, on a conçu un dispositif mécanique appelé montant, qui consiste en une courroie sans fin munie de godets. Ce dispositif destiné à élever le grain détermine donc le nom et la forme de l’élévateur à grains.

En offrant l’utilisation gratuite de ses terrains, le CP encourage les compagnies privées à construire des élévateurs à grains normalisés de 25 000 boisseaux, munis d’un système élévateur mû par un moteur à vapeur ou à essence et d’un équipement pour nettoyer le grain. Les centaines d’élévateurs à grains normalisés construits selon ce descriptif assurent l’uniformité du paysage culturel.

Les minoteries canadiennes sont les premières entreprises à répondre à l’offre du CP. La colonisation s’étendant rapidement vers l’Ouest, d’autres compagnies, dont plusieurs sont américaines telles National Elevator Company et Searle Grain Company, négocient avec le CP, le chemin de fer Canadien du Nord ou le Grand Trunk Pacific Railway pour construire des élévateurs à grains le long d’une ligne de chemin de fer. La National Elevator Company construit uniquement le long des lignes du CP, tandis que Searle construit le long de celles du chemin de fer Canadien du Nord. Devant la multiplication de ces « compagnies de lignes » et de leurs silos-élévateurs, les producteurs en viennent à les soupçonner d’être de collusion avec les compagnies ferroviaires. La création en 1906 de la Grain Growers’ Grain Company (appelée plus tard United Grain Growers) est bientôt suivie par la mise sur pied de coopératives en Saskatchewan et en Alberta qui entreprennent la construction de leurs propres silos-élévateurs. La présence de coopératives au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta dès 1924 augmente à nouveau le nombre des silos- élévateurs. (Voir aussi Associations de producteurs de grain.)

Construction d’un élévateur à grains traditionnel

Bien qu’ils diffèrent par leur forme et leur capacité, tous les élévateurs à grains ont trois éléments architecturaux en commun : l’élévateur, la rampe d’accès et le bureau/chambre des machines. Les compagnies céréalières conçoivent les plans du bâtiment, mais en confient souvent la construction à des sous-traitants.

La construction d’un élévateur à grains exige la présence sur le chantier d’une douzaine d’hommes pendant au moins un mois. On coule d’abord les dalles de fondation en ciment, puis on érige les murs. Étant donné que le grain peut peser jusqu’à 30 kilos le boisseau, il est extrêmement important que l’élévateur à grains puisse supporter la pression latérale exercée sur les parois.

La dernière tâche de l’équipe consiste à peindre la structure. Jusqu’à la fin des années 1960, tous les élévateurs à grains sont peints en rouge CP, sauf ceux recouverts de métal. Par la suite, les compagnies choisissent les couleurs de leur entreprise pour identifier leurs élévateurs à grains.

Fonctionnement d’un élévateur

[Photo illustrant les étapes énumérées ci-dessous]

1. Les camions de grain s’arrêtent sur une balance de réception aménagée sur la rampe d’accès.

2. Le grain est déchargé dans la trémie ou coffre.

3. L’agent sélectionne une cellule et démarre le moteur qui actionne le montant.

4. Arrivé à la tête du montant, le grain est déchargé dans le distributeur. L’agent dirige le grain vers la goulotte de cellule appropriée qui l’achemine dans la cellule présélectionnée.

5. Pour expédier le grain, l’agent ouvre une cellule afin que le grain s’écoule dans la trémie arrière. Le grain est alors élevé de nouveau dans une cellule surélevée, d’où il est déchargé dans la trémie de réception puis dans la balance à trémie pour être pesé. Le grain est ensuite descendu dans la trémie arrière, où il subit une nouvelle fois élevé avant d’être déchargé dans la goulotte du wagon.

Types d’élévateurs

Malgré la demande du CP pour des élévateurs normalisés, la silhouette, la hauteur et la capacité de stockage des premiers élévateurs varient considérablement, surtout au Manitoba. William Hespeler, de Niverville, au Manitoba, construite le premier élévateur à grains, un bâtiment cylindrique en bois, en 1879. Une forme plus familière fait son apparition en 1881 à Gretna, également au Manitoba, où la minoterie Ogilvie construit un élévateur carré et en bois de 25 000 boisseaux. Tandis que des compagnies comme Ogilvie préfèrent l’élévateur à toit pyramidal avec coupole centrale à toit pyramidal, d’autres optent pour une coupole excentrée. D’autres encore choisissent le toit à pignon avec coupole à pignon. Dès les années 1920, la plupart des compagnies adoptent l’élévateur normalisé ou traditionnel de 30 000 à 40 000 boisseaux, avec toit et coupole à pignon. Les élévateurs ont généralement une hauteur d’au moins 24 mètres. Aucun autre bâtiment ne domine autant l’horizon.

Pour augmenter la capacité de stockage, on construit des annexes, permanentes ou temporaires. Des silos à claire-voie, rectangulaires et en bois, sont conçus pour servir d’installations permanentes. La plupart sont des bâtiments séparés, mais, à la fin des années 1920, certaines annexes sont contiguës à l’élévateur. Les premiers silos à claire-voie contiennent de 30 000 à 35 000 boisseaux; ceux construits dans les années 1950 en contiennent 60 000. Un autre type d’annexe permanente est l’élévateur jumeau, un élévateur plus ancien et plus petit qu’on déménage à côté d’un élévateur plus récent et plus grand. Bon nombre de vieux élévateurs ont échappé à la démolition en étant jumelés de cette façon.

Le silo-ballon, qui fait son apparition dans les années 1920, est conçu pour servir d’installation temporaire. C’est un bâtiment sans étage, de construction moins solide que les silos à claire-voie, qui a tendance à s’arquer après un certain temps, d’où le qualificatif de « ballon ». Le silo loxstave construit pendant la Deuxième Guerre mondiale est également temporaire. Cette structure octogonale n’est pas non plus aussi solide que les autres types d’annexes et a presque disparu du paysage.

Les silos annexes en métal sont d’un genre plus récent. Généralement d’une capacité de 30 000 boisseaux, ils se sont répandus dans les années 1970. Non cloisonnés comme le sont les autres annexes, les silos en métal sont plus économiques pour le stockage de gros volumes de grain de même type et de même qualité.

Aménagement du site

Les élévateurs s’améliorent constamment avec l’avènement des nouvelles technologies. Les moteurs à essence font place à un équipement électrique; les dispositifs de déchargement de camion sont perfectionnés; on installe des ponts-bascules plus grands de même que de plus grandes et plus longues goulottes de chargement mobiles pour faciliter le chargement des wagons-trémies; les montants en bois sont remplacés par des montants en métal, et on construit de nouvelles rampes d’accès pour accommoder les camions plus longs.

Toute ville desservie par les chemins de fer a son avenue de la Voie ferrée dont le paysage architectural comprend immanquablement une rangée d’élévateurs, une gare ferroviaire, un château d’eau, un poste de pompage, un parc à bestiaux et une rampe de chargement. Tous ses éléments témoignent d’un mode de vie axé sur le transport ferroviaire des Prairies.

Nouvelles conceptions

À la fin des années 1950, le regroupement des destinations de livraison nécessite la construction d’installations plus grandes. On intègre aux élévateurs en composite de bois des annexes pouvant contenir 175 000 boisseaux. Leurs silhouettes familières s’intègrent à leur communauté. On en construit jusqu’à la moitié des années 1980.

Le premier changement important dans la conception des élévateurs a lieu à la fin des années 1970. Expérimentant de nouvelles conceptions et de nouveaux matériaux, l’Alberta Wheat Pool construit en 1979, à Magrath, en Alberta, un élévateur en béton de 170 000 boisseaux, de type Buffalo à cellules inclinées et, en 1982, un « Buffalo 2000 » à Lyalta. Puis, dans les années 1980, on construit à Etzikom, en Alberta, un élévateur en acier de 90 000 boisseaux muni de deux cellules en acier de 30 000 boisseaux chacune.

Dans les années 1990, les compagnies céréalières se concentrent sur la construction d’élévateur en béton conçu pour servir de silo terminus de grande capacité. Manipulant près de 50 000 tonnes, ces élévateurs gigantesques peuvent charger un wagon de marchandise en moins de 10 minutes et assurer le chargement d’un train de 52 wagons en une journée. Une telle capacité de fonctionnement exige que l’on construise les terminus loin des villes.

Enjeux contemporains

Les élévateurs à grains qui jadis se dressaient à l’horizon tous les 12 à 16 kilomètres sont en train de disparaître rapidement. À partir des années 1930, la chute des revenus agricoles entraîne le dépeuplement rural, que les nouvelles perspectives, l’amélioration des routes et la mécanisation de l’équipement agricole ne font qu’accélérer dans les années 1950. Bien que le réseau ferroviaire et le réseau d’élévateurs primaires demeurent stables, la diminution du nombre de fermes de grande taille fait que plusieurs petits embranchements ne sont plus rentables. Les compagnies ferroviaires demandent la permission de les abandonner. La déréglementation du transport ferroviaire et la fin du tarif-marchandise du CP aux termes de la Convention du Nid-de-Corbeau, en 1996, entraînent l’abandon d’importants tronçons de voies ferrées. La fusion de compagnies céréalières et les coupures, la vente ou l’échange d’élévateurs ont aussi réduit le nombre d’élévateurs. Les entreprises de démolition engagées par les compagnies céréalières utilisent des excavatrices à chenilles et parfois des explosifs pour démolir les élévateurs.

Aussi sombres que soient les probabilités de survie des élévateurs à grains traditionnels, il reste que tous les élévateurs ne disparaîtront pas. Avant les années 1990, des producteurs en ont acheté un certain nombre pour leur propre entreposage. Les compagnies en ont adapté d’autres pour le stockage en vrac de fertilisant. Aujourd’hui, les groupes de défense du patrimoine cherchent à préserver les élévateurs. C’est ainsi que le gouvernement fédéral a désigné comme lieu historique national une rangée de cinq élévateurs à Inglis, au Manitoba.