Jeunesse et éducation

Henrietta Muir est l’une des sept enfants de Jane et William Muir. LesMuir sont alors une prospère famille de marchands-tailleurs deMontréal. Fortement guidée par sa foi évangélique, la famille Muir est à l’origine de la construction de la chapelle de St. Helen – la première chapelle baptiste de Montréal — ainsi que du Collège Baptiste de Montréal. Selon l’historienne Patricia Roome, Henrietta tire une grande partie de ses convictions sur les droits juridiques des femmes de la « foi religieuse démocratique » de ses parents. Leur contrat de mariage est notamment progressif pour l’époque, « garantissant que Jane [Muir] aurait sa propre propriété et serait protégée de toute responsabilité juridique quant aux obligations commerciales et aux dettes personnelles de William ». Henrietta fait une copie du contrat de mariage de ses parents avant son propre mariage en 1876, copie qu’elle conserve ensuite dans ses papiers personnels. En outre, dans son testament, son grand-père stipule une division équitable de sa succession entre ses enfants, et ce, sans égard au sexe.

Henrietta Edwards est à la fois instruite à domicile et dans desécoles privéesde Montréal, où elle fait la connaissance de femmes fortes faisant figure de modèles : des directrices d’école et autres organisatrices qui luttent pour l’inclusion des femmes dans le milieu universitaire (voirFemmes et éducation).

Philanthropie et création artistique

En 1874, Henrietta demande à son père et à d’autres investisseurs de louer une maison à Montréal, où elle et sa sœur Amelia ouvrent la Young Women’s Reading Room, faisant office de bibliothèque et de lieu de rassemblement pour réunions religieuses et activités sociales.

Les sœursœuvrent également au sein de la Working Girls Association (plus tard renommée Working Women’s Association, ou WWA), un projet philanthropique de promotion de l’autonomie chez les jeunes femmes. Soutenue par l’Église baptiste ainsi que par le père d’Henrietta et ses collègues, la WWA fournit aux jeunes femmes un toit, une formation et un soutien abordables. Plus tard nommée unique administratrice, Henrietta contribue au financement de l’association par la vente de ses œuvres.

Inadmissible, en tant que femme, aux écoles d’art de Montréal, elle se tourne vers la formation privée. En 1876, elle se rend à New York pour étudier auprès de la portraitiste renommée Wyatt Eaton. Elle devient à son tour une artiste accomplie, réalisant des portraits miniatures de personnalités comme Wilfrid Laurier (un ami personnel) et lord Strathcona. Ses tableaux sont exposés à l’Art Association of Montreal, à l’Ontario Society of Artists et à l’Académie royale des arts du Canada. En 1893, le gouvernement fédéral retient ses services pour peindre un ensemble de porcelaine pour le pavillon du Canada à l’Exposition universelle de Chicago.

En 1876, Henrietta épouse le Dr Oliver C. Edwards. (À leur cérémonie intime, le garçon d’honneur n’est nul autre que l’éminentDr William Osler). Les jeunes mariés emménagent dans la maison Muir alors que le Dr Edwards établit sa pratique médicale. Entre 1878 et 1885, ils donnent naissance à trois enfants : Alice, William et Margaret.

Woman’s Work in Canada

En 1878, Henrietta Edwards et sa sœur AmelialancentWoman’s Work in Canada, une publication mensuelle considérée comme le tout premier magazine canadien s’adressant aux travailleuses. La publication se démarque pour l’époque, en ce qu’elle n’emploie que des femmes et qu’elle les forme de manière à ce qu’elles se chargent elles-mêmes de l’impression. Les deux sœurs établissent également le Montreal Women’s Printing Office en 1878. Pendant ce temps, Henriettacontinue de peindre dans son studio et d’y exposer ses œuvres. Les recettes tirées de celles-ci sont consacrées à ses activités philanthropiques, y comprisWoman’s Work.

Expertise juridique

En 1883, la famille Edwards met le cap vers l’Ouest, à destination d’Indian Head, Territoires du Nord-Ouest (aujourd’hui en Saskatchewan), le Dr Edwards étant envoyé en affectation sur les réserves des Premières Nations en tant que médecin du gouvernement. Henrietta Edwardsse met alors à étudier le droit canadien à temps perdu, et plus particulièrement les codes concernant les femmes et les enfants.

Lorsque son maritombe malade en 1890, elle et sa famille s’installent àOttawa. Elle fait alors la rencontre de lady Ishbel Aberdeen, l’épouse dugouverneur général, avec laquelle elle finit par unir ses forces, l’aidant à fonder de nombreux organismes. Les aptitudes d’organisation d’Henrietta Edwards et de création de règlements cohérents, ainsi que ses talents de communicatrice, sont indispensables dans l’établissement des Infirmières de l’Ordre de Victoria du Canada, du Conseil national des femmes du Canada (CNFC) et de la Young Women’s Christian Association d’Ottawa.

Lady Aberdeen la nomme responsable du comité du droit du CNFC. Dans les premiers temps, lady Aberdeen ne sait trop que penser d’Henrietta Edwards, écrivant qu’elle n’était « pas très connue, peu pratique et agressivement évangélique, compte tenu du poste qu’elle est appelée à occuper, impliquant de nombreux contacts avec des [catholiques] ».Néanmoins, au cours des trente années pendant lesquelles Henrietta Edwards occupe ce poste, elle rédige deux manuels juridiques pour les femmes :Legal Status of Canadian Women(1908), et Legal Status of Women of Alberta (1916), dont la deuxième édition est « émise par et sous autorité du procureur général de l’Alberta » en 1921.

Lorsque des associations ont besoin d’un coup de main dans la rédaction de résolutions, de pétitions et de documents officiels, elles font appel à l’expertise juridique d’Henrietta Edwards. S’y connaissant bien en droit des femmes et des enfants, elle ne se tourne pas vers les avocats ou les juges pour obtenir de l’aide. On dit même que ceux-ci se tournent plutôt vers elle pour obtenir conseil. Elle ne s’inscrit toutefois jamais à l’école de droit, ne tente pas d’être admise au Barreau et ne possède aucune formation juridique formelle.

Droit de vote des femmes au Canada

Le Dr Edwardsretourne en Alberta, où il a du mal à gagner sa vie jusqu’au moment d’être nommé médecin auprès des Kainai (Gens-du-Sang) et des Piikani (Peigans), en 1901. Deux ans plus tard, sa femme et ses enfants le suivent et s’installent avec lui dans les environs de Fort MacLeod. Henrietta Edwards se joint à la Woman’s Christian Temperance Union(WCTU), tout en devenant vice-présidente du chapitre des Territoires du Nord-Ouest du CNFC. C’est par l’entremise de la WCTU qu’elle s’engage dans des campagnes en faveur du droit de vote des femmes et de l’égalité de leurs droits. À l’époque, tant le CNFC que la WCTU se concentrent sur la réforme des prisons, les allocations financières pour les femmes et l’égalité dans les cas de divorces. Le CNFC ne soutient toutefois pas encore officiellement le droit de vote des femmes.

Voici ce qu’Henrietta Edwards déclare sur le droit de vote des femmes dans un manuel du CNFC de 1900 :

La femme est reine à domicile, mais malheureusement, les lois qu’elle y impose se limitent aux quatre murs de son foyer […] Pour que ses lois, écrites ou non, soient adoptées à l’extérieur de son domicile, elle doit également se tailler une place dans le monde politique, ce qu’elle fait déjà.

Elle fait campagne sans relâche pour ledroit de vote des femmes,organisant des campagnes, faisant circuler des pétitions et participant à des réunions, jusqu’à ce que la majorité des femmes de la province remportent le droit de voter et de se présenter aux élections provinciales, le 19 avril 1916.

Loi sur le douaire (1917)

En aidant son mari dans le cadre de ses tournées médicales, Henrietta Edwardsobserve que les femmes et les enfants des Prairies sont souvent en difficulté après un divorce ou le décès du mari, ou encore lorsque le mari vend à son profit la maison familiale, même si celle-ci a été acquise avec l’argent de la femme. Elle travaille avec la magistrateEmily Murphyet la députée provinciale indépendanteLouise McKinneydans les efforts d’adoption de laLoi sur le douaire(1917) par l’Assemblée législative de l’Alberta. Cetteloi constitue un élément législatif vital protégeant lesdroits de propriété des femmes mariées (voirDouaire).

Affaire « personne »

En août 1927,Emily Murphyinvite Henrietta Edwards,Irene Parlby,Louise McKinneyetNellie McClungà une rencontre à son domicile d’Edmonton. Emily Murphy vient alors de rédiger soigneusement une pétition qu’elle souhaite présenter à laCour suprême du Canadaen ce qui concerne l’interprétation du motpersonnedans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique(Loi constitutionnelle de 1867). À l’époque, les femmes sont exclues de la définition du terme personne en vertu de la Constitution. Emily Murphy et ses collègues militantes signent la pétition. La signature d’Henrietta Edwards étant la première apposée, la cause est baptisée Edwards c. Procureur général du Canada. La pétition demande essentiellement à la Cour suprême si le terme « personne » comme utilisé à l’article 24 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 inclut les femmes. Si la Cour suprême statue que les femmes sont des personnes, la Constitutionpermettrait aux femmes d’être nommées auSénat.

Dans son jugement du 24avril 1928, la Cour suprême rejette la requête. Cela ne sonne toutefois pas le glas du combat. D’abord surnommées les« Cinq Albertaines » et plus tard les « Cinq femmes célèbres », elles soumettent leur requête au plus haut tribunal, le Comité judiciaire du Conseil privé en Angleterre.

Le 18 octobre 1929, lord John Sankey, grand chancelier, lit le nom des cinq requérantes de l’Alberta. Il explique ensuite en détail son argumentation juridique dans ce qui deviendra l’affaire « personne ». Lord Sankey résume ainsi sa décision : les femmessont des personnes en vertu de la loi. Par conséquent, les femmes sont admissibles à une nomination au Sénat.

Comme l’écrit Henrietta Edwards l’année suivante : « La joie ressentie dans l’ensemble du Canada n’était pas tellement en raison de l’accès des femmes au Sénat, mais surtout de la reconnaissance de l’entité personnelle des femmes, de leur individualité distincte en tant que personnes ».

Eugénisme

On critique souvent les Cinq femmes célèbres pour leurs prises de position racisteset élitistes. Leur réputation et leurs réalisations se voient en quelque sorte ternies par leur association avec le mouvementeugénique. Sans être une ardente défenseure de la stérilisation sexuelle, Henrietta Edwards est néanmoins animée d’opinions nativistes – ou teintées de préjugés – envers l’immigration non anglo-saxonne.

Ses opinions raciales sont néanmoins complexes. Comme responsable du Comité de droit duCNFC, elle plaide en faveur de l’égalité juridique pour les femmes autochtones, déclarant par écrit que « ces législations permettront d’élever le statut social de nos femmes indiennes et de permettre une protection juridique égale à celle dont jouissent nos femmes blanches ». Malgré sa nomination comme représentante du CNFC auprès du Comité du Conseil de Service social des Affaires indiennes en 1921, ses idées ne sont pas prises en considération par le ministère des Affaires indiennes.

En 1928, Henrietta Edwards est nommée auComité consultatif sur la santé du gouvernement de l’Alberta, l’année même où le Sexual Sterilization Act (loi sur la stérilisation sexuelle) est adopté. Elle estime que la loi contribuera particulièrement à mettre un terme à la « perversion morale ».

Entre 1928 et 1972 en Alberta, de même qu’entre 1933 et 1973 en Colombie-Britannique (années pendant lesquelles des lois sur la stérilisation sexuelle sont en vigueur dans ces provinces), des milliers de personnes considérées comme « psychotiques » ou « déficientes mentales » subiront ainsi la stérilisation eugénique.

Importance et héritage

Henrietta Muir Edwardsmeurt le 9 novembre 1931 àFort Macleod, en Alberta. Elle est alors âgée de 81 ans.

En 1962, elle est nommée personne d’importance historique nationale par le gouvernement du Canada. En octobre 2009, soit 80 ans après l’affaire « personne », le Sénat vote pour décerner auxCinq femmes célèbresle statut de sénatrices honoraires. C’est la première fois que le Sénat accorde une telle distinction.

Le 18 décembre 2014, le moteur de recherche Google affiche un « Doodle » illustré par la bédéiste Kate Beaton pour célébrer Henrietta Edwards, à l’occasion du 165e anniversaire de naissance de celle-ci. Elle déclare alors : « Henrietta était une femme qui a fait bouger les choses et qui s’est battue avec une conviction inébranlable. Le Canada peut se compter choyé de l’avoir eue comme citoyenne ».