Daphne Odjig, O.C., O.B.C., artiste visuelle (née le 11 septembre 1919 dans la réserve indienne non cédée de Wikwemikong sur l’île Manitoulin, en Ontario; décédée le 1er octobre 2016 à Kelowna, en Colombie-Britannique). Membre fondatrice dans les années 1970 de l’alliance artistique Professional Native Indian Artists Inc., un groupe également connu sous le nom de Groupe indien des sept, Daphne Odjig a su combiner son originalité créatrice de peintre à sa conscience sociale d’artiste et de militante féministe anishinaabe pour créer un corpus d’œuvres ayant contribué à faire émerger une expression typiquement autochtone au premier plan de l’art contemporain canadien.

Au cours d’une carrière artistique s’étendant sur six décennies, elle a notamment produit des tableaux lyriques autour de thèmes légendaires, des réflexions élaborées à partir de ses souvenirs personnels et des critiques historiques et politiques acérées. Avec comme point commun un goût pour l’expérimentation et une créativité intrépide, les styles, les techniques et les matériaux utilisés par Daphne Odjig ont cependant largement varié avec le sujet traité, alternant entre les lignes calligraphiques fluides de ses premières peintures narratives des années 1960, les explorations hautement expressives de ses tableaux historiques des années 1970 et les études de couleurs élégiaques des forêts de la Colombie‑Britannique des années 1980.

Jeunesse

Daphne Odjig est l’aînée des enfants de Dominic Odjig, un ancien combattant potawatomi de la Première Guerre mondiale, et de son épouse de guerre anglaise Joyce Peachy. Elle amorce son apprentissage artistique auprès de son grand-père Jonas Odjig, un conteur et sculpteur de pierres tombales. En effet, à l’âge de 13 ans, un accès de fièvre rhumatismale interrompt brutalement sa scolarité et c’est ce grand-père autochtone qui prend en charge l’essentiel de son éducation, lui enseignant le dessin, la sculpture et les traditions orales familiales. Son appartenance à une famille d’artistes et de musiciens permet non seulement à Daphne Odjig d’acquérir des bases extrêmement solides dans l’art des esquisses et du dessin, mais lui fournit, également, au-delà de son amour de la peinture, l’ambition nécessaire pour poursuivre sa formation dans ce domaine. Lorsqu’elle déménage à Toronto pendant la Deuxième Guerre mondiale, la jeune femme passe ses fins de semaine à apprendre seule à peindre en observant les peintres accomplis et en copiant les œuvres des maîtres au Musée royal de l’Ontario et à l’Art Gallery of Toronto (devenue le Musée des beaux-arts de l’Ontario). Les peintures à huile de ses débuts montrant l’influence de Pablo Picasso, d’Henri Matisse et des impressionnistes sont bien reçues.

Retour aux sources

En 1964, Daphne Odjig est invitée à assister au quatrième pow-wow annuel de Wikwemikong au cours duquel s’opère en elle une prise de conscience qui aura un profond retentissement sur sa vie et sur sa carrière. En tant que jeune adulte vivant dans le nord de l’Ontario, elle avait connu la discrimination raciale et avait dû faire face à de nombreux obstacles pour trouver un emploi, notamment en raison de son nom et de son physique anishinaabe; en réaction, elle se faisait appeler Daphne Fisher, une version anglicisée de son nom d’origine, et tentait d’éradiquer son identité autochtone. Cependant, lors de cet événement, en dansant avec ses proches au rythme du tambour du pow-wow, elle se vit soudainement comme étant pleinement une femme autochtone. La fierté exubérante et les actes de défi dont elle est témoin au pow-wow et auxquels elle participe l’incitent à accepter son héritage et à lui rendre hommage. À partir de cette expérience, elle réoriente son travail artistique dans le sens d’une célébration et d’un approfondissement de l’histoire et des traditions de son peuple. Son style de peinture devient plus graphique, intégrant les lignes calligraphiques typées et fluides apprises auprès de son grand-père sculpteur sur pierre.

Les sujets de sa peinture évoluent également, tandis qu’elle entreprend d’illustrer les légendes traditionnelles, qu’il s’agisse de contes anciens mettant en scène Nanabush l’esprit farceur ou de récits plus sombres autour de bouleversements, de terres perdues et de survie. Deux ans plus tard, en 1966, elle est affectée, avec son mari Chester Beavon qui travaille comme agent de développement communautaire pour le ministère des Affaires indiennes, à un petit établissement cri dans le nord du Manitoba. La Nation des Cris de Chemahawin établie à Easterville avait récemment été déplacée de sa terre d’origine pour faire place à un barrage et à une usine hydroélectrique. Inspirée par la lutte de ce peuple pour faire face au désordre, à la pauvreté et à la confusion produits par ce déplacement, elle réalise une série de dessins à la plume afin de témoigner de la vie quotidienne du village. L’intimité et la puissance de ces dessins l’encouragent à poursuivre dans cette voie et à sonder encore plus profondément les réalités autochtones au Canada.

Militante, entrepreneure, conteuse

Une première exposition individuelle de ses œuvres au Centre Lakehead Art de Thunder Bay en Ontario en 1967, puis une deuxième à Brandon au Manitoba en 1968 permettent à un public plus large de découvrir la peinture de Daphne Odjig, ce qui lui vaut un certain nombre de commandes et de grands projets. Elle réalise notamment une série d’illustrations pour le livre du Dr Herbert Schwarz Tales From the Smokehouse en 1968, un collage, intitulé Terre-mère, pour le pavillon du Canada à l’Expo 70 d’Osaka au Japon, et une grande murale, The Great Flood,pour l’école secondaire de Peguis au Manitoba en 1971. Cette même année, elle crée Odjig Indian Prints of Canada Ltd. et une petite boutique d’artisanat au 331 de la Donald Street à Winnipeg afin de distribuer des tirages de ses dessins et d’œuvres d’autres artistes autochtones qui éprouvent les pires difficultés pour jouer un rôle sur le marché local de l’art. En 1974, elle rebaptise sa boutique d’artisanat, qui est en plein essor, la New Warehouse Gallery. Il s’agit de la première galerie d’art canadienne détenue par des autochtones.

Cette galerie-entrepôt constitue un cadre convivial où des artistes autochtones peuvent se rencontrer pour discuter d’art, pour mettre sur pied des projets et pour formuler leurs inquiétudes et leurs aspirations quant à la place de l’art autochtone dans le monde de l’art canadien. Jusque-là, on considérait la production artistique des peuples des Premières nations comme n’ayant guère plus de valeur qu’un artisanat exotique et comme devant, de ce fait, figurer dans les collections de musées spécialisés et les œuvres de ces artistes n’étaient que très rarement exposées dans des musées des beaux-arts. Le groupe turbulent et revendicatif de l’entrepôt est bien décidé à modifier cette perception et forme, afin d’atteindre ses objectifs, un collectif sous le nom de Professional Native Indian Artists Inc. qui sera rapidement surnommé le Groupe indien des sept, ses fondateurs Daphne Odjig, Alex Janvier, Jackson Beardy, Eddy Cobiness, Norval Morrisseau, Carl Ray et Joseph Sanchez se lançant dans l’organisation d’expositions de groupe dans différents lieux au Canada. Bien que ce collectif n’ait été actif que pendant une période relativement courte, ses idées et son influence ont perduré et se sont avérées cruciales pour le développement précoce de l’art autochtone contemporain et pour la pratique de la conservation au Canada.

Parallèlement, Daphne Odjig continue à élargir la pratique de son art propre. Elle se lance dans des murales et dans de grands tableaux retraçant des événements historiques et des légendes, une production où les thèmes de la survie culturelle et de la régénération sont omniprésents. Ces œuvres narratives constituent des explorations de la mémoire individuelle et collective remettant en cause les stéréotypes nationaux sur la vie « indienne » et orientant sa technique artistique. La Daphne Odjig de la maturité est une artiste peintre qui expérimente et qui est toujours en mouvement. Bien que son travail ait souvent été associé à ce qu’on appelle aujourd’hui « l’art des forêts », un style inventé par Norval Morriseau se caractérisant traditionnellement par une forme prédominante faite d’une ligne noire et par des aplats de couleurs, elle réussit à échapper à ces normes structurelles. Elle élabore plutôt plusieurs langages visuels et styles graphiques distincts qu’elle déploie au gré de ses différents centres d’intérêt et préoccupations thématiques. Durant sa longue carrière, elle aborde des sujets comme la vie de famille et l’histoire coloniale, elle produit des abstractions complexes procédant des légendes et de la métaphysique anishinaabe et elle crée des élégies de couleurs et de formes en réaction à la situation écologique désespérée des forêts de la Colombie‑Britannique où elle vit depuis 1978.

Appréciation et héritage

L’engagement actif de Daphne Odjig vis-à-vis des artistes autochtones et de leur production culturelle représente, au cours des années 1960 et 1970, une influence formatrice, alors que les communautés autochtones luttent au Canada pour se sortir de l’adversité économique et sociale. Son art qui parle d’un point de vue féministe, autochtone et esthétiquement engagé continue, encore aujourd’hui, à contribuer au récit national canadien. Elle a reçu de nombreux prix et distinctions, notamment un prix du Gouverneur général en arts visuels et arts médiatiques en 2007 et plusieurs doctorats honoraires d’universités situées un peu partout au Canada, en reconnaissance de sa contribution aux arts visuels et de son engagement vis-à-vis de la survie culturelle et de la réussite professionnelle des peuples et des artistes autochtones au pays. Elle a été nommée à l’Ordre du Canada en 1986 et a fait l’objet, en 2009, d’une exposition individuelle au Musée des beaux-arts du Canada intitulée Les dessins et peintures de Daphne Odjig. Une exposition rétrospective.