Cécité et perte de la vue

Parmi les quelque 836 000 personnes ayant une déficience visuelle au Canada, les aveugles de naissance sont toutefois peu nombreux. La cécité et la perte de la vue entraînent une plus grande dépendance envers l'ouïe, qui peut devenir plus fine et sensible que celle d'une personne voyante de talent égal. Il n'est donc pas étonnant que beaucoup de non-voyants adoptent la musique comme passe-temps ou comme profession, en qualité d'interprète ou de technicien (accordeur de piano, par exemple). Si la musique populaire ou folklorique est assimilable sans l'aide de la notation, il n'en va pas de même de la musique de concert où le braille s'avère nécessaire aux non-voyants pour la lecture et la mémorisation. La participation orchestrale demeure cependant impraticable, car elle fait constamment appel à la lecture à vue.

L'INCA (Institut national canadien pour les aveugles), principal organisme œuvrant au pays au nom des personnes ayant une déficience visuelle, est incorporé en 1918, à titre d'organisme administratif, coordonnateur et éducatif; il a son siège social à Toronto. En 1939, il nomme un comité de recherche pour étudier les besoins des musiciens aveugles et des accordeurs de pianos au Canada. Les conclusions du comité donnent lieu à la création d'un département de musique indépendant de l'institut. En 1946, le comité lui-même est établi de façon permanente comme Comité national consultatif sur la musique pour l'INCA. Avec l'aide de cet organisme, le département de musique crée une musicothèque, établit des normes de formation pour les musiciens, professeurs et accordeurs de pianos, organise des congrès (tous les cinq ans pour les professeurs de musique et les musiciens, et tous les trois ans pour les accordeurs de pianos et les techniciens), et engage un conseiller en musique.

La Bibliothèque nationale de musique de l'institut imprime et tient à jour des catalogues de musique en braille pour aider les musiciens non voyants dans leur choix de pièces. Son service de transcription musicale - qui rend disponibles des transcriptions en braille d'œuvres pour instruments, chœurs et orchestres de chambre - commence comme programme indépendant pour les musiciens aveugles du Québec, et est pris en main par l'Institut en 1943. Avec l'aide de la Société musicale braille du Québec (fondée en 1949), l'Institut étend son service à d'autres régions du Canada. En 1955, il est baptisé Service national de transcription de musique en braille de l'INCA. Son siège demeure à Montréal jusqu'en 1981, année où les collections de Montréal et de Toronto sont réunies à la bibliothèque de musique de l'INCA à Toronto. Les partitions de musique y sont transcrites en braille sur demande à des fins de soutien d'emploi, d'éducation ou d'enrichissement personnel.

Le personnel de la bibliothèque encourage les musiciens non voyants, amateurs ou professionnels, à développer leurs talents et les renseigne sur les possibilités de carrière et de formation. La bibliothèque s'occupe de la publication de Noteworthy (appelée à l'origine Mouthpiece), choix d'articles tirés des revues musicales canadiennes les plus importantes. Distribuée aux clients intéressés, elle avait en 1989 un tirage de 500 exemplaires. Ernest Whitfield, secrétaire du comité de musique (1942-1946), a comme successeur Edith Dymond Simpson, conseillère musicale nationale (1946-1967), qui est remplacée à son tour par William M. Vaisey, qui occupe le poste jusqu'en 1991.

L'Association montréalaise pour les aveugles, incorporée en 1910, est un autre organisme œuvrant pour les non-voyants. Elle est fondée en 1908 sur l'initiative de Philip E. Layton (décédé en 1939), organiste aveugle, compositeur (sa Dominion March, 1898, est dédiée à lord Strathcona), accordeur et marchand de pianos. Sa compagnie, Layton Bros, transformée aujourd'hui en commerce d'appareils audio rue Peel à Montréal, est florissante à la fin des années 1880. L'association a pour objectif de promouvoir les intérêts sociaux et économiques des non-voyants. Fusionnée avec le Centre de réadaptation Mackay en 2006, elle devient le Centre de réadaptation MAB-Mackay, qui aide maintenant les personnes ayant un trouble de la parole ou une déficience auditive en plus de celles ayant une déficience visuelle.

Un certain nombre d'écoles résidentielles pour les aveugles mettent sur pied des programmes de formation auditive, de développement rythmique, de lecture à vue, d'identification d'instruments, d'histoire de la musique et de chant choral, ainsi que de formation vocale et instrumentale. Quelques-unes d'entre elles offrent également la possibilité d'étudier la technique et l'accordage du piano. Des musiciens voyants sont également formés dans ces écoles. Dans l'ordre chronologique de leur fondation, les écoles canadiennes comprennent l'Institut Nazareth de Montréal, fondé en 1861 et qui met sur pied un département de musique en 1876; la Halifax School for the Blind, qui ouvre ses portes en 1863 (ou en 1871?); la W. Ross Macdonald School à Brantford, en Ontario, fondée en 1871 sous le nom d'Ontario School for the Blind (Frederic Lord en est directeur musical de 1923 à 1945); l'école de l'Association montréalaise pour les aveugles, inaugurée en 1912; la British Columbia School for the Blind, fondée à Vancouver en 1915; et l'Institut Louis-Braille, fondé à Montréal en 1952 avec cours pour accordeurs de pianos et ateliers d'apprentissage mis sur pied par Raphaël Brilotti en 1954. Ce dernier institut fusionne avec l'Institut Nazareth en 1975 pour devenir l'Institut Nazareth et Louis-Braille.

Au nombre des aveugles ou handicapés visuels actifs sur la scène musicale canadienne depuis environ un siècle figurent Ann Burrows, Édouard Clarke, Hervé Cloutier, Gabriel Cusson, Paul Doyon, Pierre Gautier, Ivan Gillis, Antonín Kubálek, Alfred Lamoureux, Conrad Letendre, Paul Letondal, Auguste Liessens, Charles William Lindsay, Mary Munn, Antoine Reboulot, Denis Regnaud et Jeannine Vanier. Dans la musique pop, on compte Jeff Healey, Gilles Losier (violoneux et pianiste, partenaire de Jean Carignan), Fred McKenna et le pianiste Joel Shulman. Armand Pellerin (Sainte-Sophie-d'Halifax, près de Sherbrooke, Québec, 1er novembre 1899 - Montréal, 6 août 1961; B.Mus., Montréal, 1921), qui perd la vue à deux ans, est organiste à plusieurs églises de Montréal en plus d'enseigner à l'Institut Nazareth. Il est bibliothécaire (1951-1961) de l'INCA à Montréal. Eugénie Tessier, soprano et pianiste (Montréal, 1872 - ?), élève de Rosalie Euvrard et de Paul Letondal à l'Institut Nazareth, fait carrière au Canada et aux États-Unis. John Vandertuin, organiste et compositeur (Brandon, Manitoba, 1957); ARCT (orgue); B. Mus. (Western) 1982; M. Mus. (Western) 1988; DMA (Michigan), hon. FRCCO 2004, aveugle de naissance. Il est formé à l'Ontario School for the Blind, étudie en Europe avec Jean Langlais et Piet Kee et est organiste de concert et conseiller dans le domaine de l'orgue.

Il semble y avoir eu un nombre nettement plus élevé de musiciens non voyants d'origine canadienne-française. Ce fait peut être attribué à la formation musicale qui leur est offerte dans les écoles pour aveugles au Québec.

Voir aussi « Cécité et amblyopie »dans l'Encyclopédie canadienne

Bibliographie

Robin JOHNSON, « Music and the blind child », Recorder, XIV (déc. 1971).

Jacques LAROSE, L'Enseignement de la musique aux déficients visuels, thèse de L.Mus. (Université de Montréal 1973).

William VAISEY, « Notes », Music (nov.-déc. 1978).

Huguette ROBERGE, « À 78 ans, le roi des accordeurs de pianos du Québec accroche sa clé d'accordage », La Presse (Montréal, 6 déc. 1980).

Margaret MATHESON, « Music library has noteworthy braille », Feliciter, XXXII (fév. 1986).

L. KERNOHAN, « Music students with visual impairments: issues, challenges, and solutions », Canadian Music Educator, vol 42 (été 2001).