John A. Macdonald était un homme d'une ruse et d'un charme infinis, mais la Confédération ne compte en rien parmi ses réalisations. En effet, elle aurait très bien pu se faire sans lui.

Sir George-Étienne Cartier, collègue et « frère siamois » de Macdonald, est le véritable instigateur de la Confédération.

Alors pourquoi sir John A. Macdonald a‑t‑il meilleure presse que Cartier, que certains appellent même « le Père de la Nation »?

En raison d'une ignorance intentionnelle des faits chez des gens davantage en accord avec le mythe que la réalité.

Bien qu'elle soit joliment écrite, l'adaptation récente de la légende de Macdonald par Richard Gwyn ne fait rien pour dissiper cette ignorance. Gwyn déclare avec assurance que Macdonald était un « homme irremplaçable pour l'Amérique du Nord britannique ». Il va même jusqu'à s'extasier à son sujet, en affirmant que « Macdonald nous a créés. Il nous a créés comme il l'avait prévu depuis le début, et il nous a créés à sa manière. »

En vérité, notre bien‑aimé premier premier ministre imbibé de whisky était un partisan, et aussi un perdant du mouvement confédérationniste.

Depuis ses origines, la lutte en faveur de la Confédération constituait un projet canadien‑français, et Cartier en est devenu son principal meneur. Lord Durham avait mis les Français en rage, en proposant l'abolition du Bas‑Canada et sa fusion en une seule province avec le Haut‑Canada, dans le but avoué de les assimiler.

Pendant 25 ans, le parti de Cartier s'est battu pour briser l'Union, et rétablir une province où les Canadiens-français formeraient la majorité de la population. Leur arme principale était le vote groupé : s'ils demeuraient unis, et qu'ils s'alliaient à l'un des tiers partis du Haut-Canada, ils conserveraient le pouvoir.

En fait, les événements se sont déroulés ainsi : le parti de Cartier a détenu le pouvoir pendant toutes les années qui ont précédé la Confédération, sauf deux. Après le départ à la retraite de Robert Baldwin et de Louis‑Hippolyte Lafontaine, huit ministères se sont succédé dans la Province du Canada, maintenus au pouvoir par la grande majorité bleue‑conservatrice. (Le gouvernement chancelant de J. S. Macdonald‑Sicotte et Dorion, de 1862 à 1864, et le ministère de courte durée de Brown‑Dorion, qui a fait suite au « double remaniement ministériel » tristement célèbre de 1858, correspondent aux seules exceptions en la matière.)

En 1864, frustré par l'impasse causée par le parti de Cartier, George Brown a jeté l'éponge et adhéré à la Grande Coalition de Cartier et Macdonald, afin de travailler à la Confédération.

Finalement, Cartier a mis la main sur les principaux leviers de la Confédération. Il a rempli pendant longtemps le mandat de procureur pour la Compagnie de chemin de fer du Grand Tronc, a assumé la présidence du comité du chemin de fer et a exercé les fonctions de ministre de la Milice. Il a également pris les commandes de la conférence de Charlottetown en 1864. Ainsi, il a convaincu les dirigeants des Maritimes que les provinces britanniques devaient se doter d'un chemin de fer intercolonial, d'un instrument de défense commun contre les États‑Unis, et d'un chemin de fer assurant l'accès au Pacifique.

Même après 1867, Cartier a poursuivi son œuvre remarquable, alors que Macdonald était ivre ou indisposé, dans certains cas. Au cours des six ans qui ont précédé sa mort, Cartier s'est chargé de l'acquisition du Territoire du Nord‑Ouest et de la Terre de Rupert auprès de la Compagnie de la Baie d'Hudson. En tant que premier ministre intérimaire, il a négocié l'entrée de la province du Manitoba dans le Canada. Un an plus tard, il a rencontré des délégués de la Colombie-Britannique afin d'ébaucher un projet d'union, en leur recommandant d'exercer des pressions en faveur d'un chemin de fer, et non d'une route d'accès aux Rocheuses.

Alors, pourquoi notre mythologie nationale minimise‑t‑elle l'importance de Cartier?

D'une part, Cartier était un personnage complexe, et peut‑être trop passionné pour correspondre vraiment au profil canadien. En fait, on ne trouve pas de figurine à tête branlante de Cartier dans les magasins Wal‑Mart.

D'autre part, les Canadiens-anglais meurent d'envie d'avoir un père fondateur d'envergure présidentielle, un George Washington à eux. Ils ignorent Cartier, presque comme s'il nuisait à leur adoration de sir John A.

Bon nombre de Canadiens‑français, qui se considèrent comme une nation conquise et un peuple opprimé, manifestent une attitude semblable. Cartier ne s'insère pas dans le récit. Même s'il s'est fait le chantre de la rébellion du Bas‑Canada de 1837, même s'il a fondé la nouvelle province de Québec en 1867, il demeure un personnage politiquement incorrect, quasi invisible dans sa province d'origine.

Le rôle de Cartier dans le scandale du Pacifique joue également en sa défaveur. Des générations d'historiens ont retravaillé ce conte de fées trop simple sur les malversations ayant donné lieu à la signature du contrat relatif au Chemin de fer du Canadien Pacifique. Cependant, ils ne tiennent pas compte du fait que Cartier a résisté aux promoteurs américains de ce chemin de fer, qui voulaient détourner son parcours vers le sud, et qui ont dépensé une fortune pour orchestrer sa défaite en 1872.

Des amis de Macdonald ont également contribué à diminuer l'importance de Cartier. Dans certains cas, ils ont semé le doute sur son état d'esprit avant sa mort, survenue en 1873. Ils ont même répandu le mensonge commode selon lequel Cartier avait perdu la raison, au moment de promettre la présidence du Canadien Pacifique à sir Hugh Allan.

Macdonald a pourtant avoué à son premier biographe, Joseph Pope, que « Cartier était courageux comme un lion. C'était exactement l'homme qu'il [lui] fallait. Sans lui, nous n'aurions jamais conclu d'entente sur la Confédération. »

En fait, nous devons la nature actuelle de la Confédération aux revendications inébranlables de Cartier en faveur d'un renforcement des pouvoirs provinciaux. Il n'a pas fallu déployer beaucoup d'efforts pour convaincre Macdonald, qui gardait un œil sur le vote groupé particulièrement puissant de Cartier. Mais Cartier ne s'est pas contenté de fournir le capital politique nécessaire à l'entreprise de la Confédération : il a mis les roues d'un train en mouvement sur une voie ferrée qu'il avait lui‑même établie. Macdonald était tout simplement l'homme qu'il lui fallait.

Il est tentant d'affirmer que Macdonald a gaspillé l'héritage laissé par Cartier, et rouvert des blessures qui n'étaient pas encore guéries. La vieille coalition libérale‑conservatrice a commencé à se disloquer en 1885, année où on a enfoncé le dernier crampon du Canadien Pacifique, et année où on a pendu Riel. En 1896, un nouveau Libéral, Wilfrid Laurier, a rempli sans heurt le vide laissé par Cartier.

Cartier lui‑même a formulé un argument massue en défaveur de la légende de Macdonald. Le 30 juin 1867, le soir même avant le premier jour de notre Dominion, Henry J. Morgan, auteur de la publication The Canadien Parliamentary Companion, a rendu visite à Cartier à sa résidence de la rue Metcalfe, à Ottawa. Les deux hommes ont bavardé jusque tard dans la nuit. Comme le relate Morgan, Cartier était immensément fier de devenir « le premier homme, en tant que premier ministre du Canada‑Uni, à faire de la Confédération un acte administratif et à la déposer au pied du Trône ». En réalité, « John A. n'avait rien à voir là‑dedans ».