Il y a quelque chose de résolument canadien dans le fait que l’auteur de cette prédiction audacieusement célèbre au sujet de l’avenir de son pays était initialement opposé à la création de ce dernier. « Tout indique », déclare sir Wilfrid Laurier à la foule en liesse rassemblée au Massey Hall de Toronto, en ce 14 octobre 1904, « que le XXe siècle sera celui du Canada et de son développement ». Cette affirmation, avancée à plus d’une reprise cette année-là, est faite par un Wilfrid Laurier alors dans la soixantaine et de santé fragile, mais aux idées bien ancrées, une icône politique possédant huit années d’expérience en tant que premier ministre ainsi qu’une vie remplie de réalisations, de frustrations, de revers, en plus de nombreux triomphes. On est alors bien loin du jeune homme qui, quatre décennies auparavant, était un radical politique ayant qualifié la Confédération de « tombe de la race française et la ruine du Bas‑Canada [Québec] ».

À bien des égards, Wilfrid Laurier reflète l’évolution du pays qu’il sert en tant que tout premier premier ministre francophone. Il parvient à surmonter la suspicion réciproque des deux groupes linguistiques fondateurs du pays, en venant à croire que chacun est plus fort ensemble que séparé (voir Relations francophones-anglophones). Il réalise que le Canada ne peut s’épanouir sans l’apport de nouveaux arrivants d’autres pays et cultures. Il encourage l’immigration (bien qu’il ternit sa réputation en 1911 en appuyant les efforts visant à endiguer l’immigration des Noirs au Canada). Il maintient l’indépendance du Canada en résistant aux efforts de le rapprocher de la sphère d’influence d’un puissant allié, la Grande-Bretagne. Ce faisant, il joue habilement les intérêts de la Grande-Bretagne et des États-Unis les uns contre les autres afin d’être l’ami des deux pays, et ce, sans devenir plus redevable envers l’un ou l’autre. Il est l’un des premiers partisans canadiens du libre-échange avec les États-Unis, bien qu’à ce chapitre il soit trop en avance sur son temps, ce qui mène à sa défaite électorale en 1911.

Orateur éloquent ouvert aux compromis mais sûr de ses convictions, Wilfrid Laurier est paradoxal dans la mesure où il ne manifeste que peu d’intérêt envers le leadership politique. « Je sais que je n’ai pas de dispositions pour ça », déclare-t-il au moment d’être nommé chef de son parti en 1887, « et j’ai le triste pressentiment d’une fin désastreuse ». De manière analogue, il prend son temps pour faire son entrée en politique électorale, et encore plus pour modérer ses premières convictions relativement radicales, ainsi que sa consternation initiale à l’idée d’un grand Canada uni.

Pourtant, lorsqu’il se dresse devant le public rassemblé au Massey Hall ce soir-là, Wilfrid Laurier est convaincu et clairvoyant dans ses prises de position. Son regard, loin d’être porté derrière, se tourne vers l’avenir et se concentre sur toutes les forces qu’il entrevoit pour le futur Canada. De fait, grand nombre de ses remarques s’adressent spécifiquement, et exceptionnellement, aux spectateurs dans la vingtaine parmi la foule, plutôt qu’aux électeurs plus âgés. Il leur dit de s’attendre à ce qu’au cours de leur vie, la population du pays passe des six millions d’alors à « au moins 40 millions de personnes ». À une époque où beaucoup de gens se méfient instinctivement des étrangers, du moins ceux qui ne sont pas britanniques, il prédit que « le Canada sera l’étoile vers laquelle se tourneront tous les hommes avides de progrès et de liberté ». Avec Clifford Sifton, il a alors déjà mis en œuvre des mesures en faveur de l’immigration ayant transformé l’Ouest en l’un des moteurs économiques de la croissance du Canada.

Le dynamisme de Wilfrid Laurier ce soir-là est particulièrement frappant si l’on tient compte des défis et des difficultés encore à venir pour lui. Son parti est presque anéanti lors de l’élection fédérale de 1911, lorsque ses adversaires se servent de son appui au libre-échange contre lui, tout en l’accusant de fomenter la destruction du Canada. Dès lors, désormais septuagénaire, il s’efforce désespérément de reconstruire le Parti libéral alors même que le pays s’enfonce dans la Première Guerre mondiale. En 1917, il se présente aux élections, qu’il perd à nouveau. Il décède deux ans plus tard (voir Élection de 1917).

Bien que les dernières années de Wilfrid Laurier s’inscrivent en faux contre l’espoir et l’encouragement exprimés lors de son discours de 1904, une perspective globale de son œuvre démontre qu’il a bien plus raison que tort. Tout au long du XXe siècle, les deux grands groupes linguistiques du Canada parviennent, en grande partie, à se côtoyer. L’immigration devient une pierre angulaire de la croissance du pays. Le Canada affirme de plus en plus son indépendance de la Grande-Bretagne, tout en atteignant finalement l’objectif de libre-échange avec les États-Unis, si cher à Wilfrid Laurier. Son Parti libéral, semblant au bord du gouffre à la fin de sa vie, finit par dominer la politique canadienne pour une grande partie du siècle. Et son Canada bien-aimé, bien qu’il n’ait jamais atteint le degré d’accomplissement qu’il lui avait prédit, continue à croître et à prospérer, devenant même la destination rêvée de millions de personnes dans le monde. Dans ses buts et ambitions, le Canada a toujours été un pays dont la vision va au-delà de lui-même, cherchant continuellement à s’améliorer. Tout comme sir Wilfrid Laurier, l’homme qui a tant fait pour le mettre sur cette voie.

Traduction d’un article extrait de Canada Always par Arthur Milnes. © Arthur Milnes 2016. Publié par McClelland & Stewart, une division de Penguin Random House Canada Limited. Reproduit avec la permission de l’Éditeur. Tous droits réservés.