L’élection fédérale de 1988 a été la dernière au Canada à être axée sur un enjeu national déterminant, en l’occurrence le libre-échange avec les États-Unis. La campagne a été marquée par un débat télévisé aussi palpitant que passionné entre John Turner et Brian Mulroney. Ce dernier l’emportera finalement sur son adversaire, devenant le premier premier ministre canadien en 30 ans à former deux gouvernements majoritaires consécutifs.

Élan conservateur

Bien que les scandales et le favoritisme aient éclaboussé sa popularité après son élection comme premier ministre en 1984, Brian Mulroney reprend du poil de la bête dans la quatrième année de son mandat. En 1987, les premiers ministres du Canada et des provinces ont mis un terme aux vieilles luttes qui opposent Ottawa à Québec. Dans l’accord du lac Meech, ils acceptent d’amender la Constitution pour reconnaître le Québec en tant que société distincte et pour permettre à toutes les provinces de jouer un plus grand rôle dans la nomination des sénateurs et des juges à la Cour suprême. Puis, en 1988, le Canada et les États-Unis parviennent à une entente sur le libre-échange qui allait, selon les promesses de Mulroney, accroître la prospérité du pays.

Un sondage publié moins d’une semaine avant le déclenchement des élections indique que les conservateurs devancent largement les deux autres partis. Les libéraux sont troisièmes dans les intentions de vote, en partie à cause de problèmes qui agitent la direction du parti. Après quatre ans à la tête du Parti libéral, John Turner semble faible, indécis et incapable de diriger son groupe parlementaire. Certains commentateurs prédisent que le Parti libéral sera à tout jamais relégué à la troisième place, tout comme l’ont été les libéraux en Grande-Bretagne longtemps auparavant.

L’image des libéraux continue de se détériorer après le déclenchement des élections le 1er octobre 1988. En dépit d’intenses douleurs au dos, Turner obtient de bons résultats auprès de l’électorat, mais les médias donnent l’impression d’une campagne médiocre. Une déclaration bâclée sur les services de garde à l’enfance ouvre la voie à des questions sur les compétences de l’équipe libérale. Le directeur du personnel de John Turner réagit en se mettant en colère, en criant et en pestant contre les journalistes, ce qui ne fait qu’aggraver la situation. Lorsque des libéraux haut placés commencent à parler d’une possible démission de Turner en pleine campagne, en raison de problèmes de santé, la CBC diffuse un reportage ambigu laissant croire que des dirigeants du parti ont organisé un putsch manqué.

Débat mémorable

Les débats des chefs vont être déterminants. Mulroney a écrasé Turner lors du débat de 1984, et tout permet de croire qu’il en sera de même en 1988. Turner s’est mal tiré des répétitions organisées par ses conseillers, qui s’inquiètent de ce qui se produira lorsque les caméras de télévision seront braquées sur lui.

Toutefois, Turner surprend, et même ses propres partisans. Le 24 octobre, durant le débat en français, il se montre maître de la situation, sûr de lui, attaquant de manière percutante les emplois que les conservateurs ont distribués à tous leurs amis. C’est le lendemain, cependant, que le moment décisif se produit, lors du débat en anglais qui bifurque sur la question du libre-échange.

Turner déclenche un affrontement spectaculaire lorsqu’il accuse Brian Mulroney de renoncer à l’indépendance du Canada : « Il se trouve que je suis convaincu que vous nous avez trahis. Il se trouve que je suis persuadé qu’une fois que vous...»

« M. Turner, un instant », interpelle Mulroney. Alors que Turner s’évertue à poursuivre, le premier ministre exprime son indignation : « Vous ne détenez pas le monopole du patriotisme et vos insinuations selon lesquelles vous seul êtes Canadien m’irritent. »

Sourd à la réprimande de Mulroney et à ses fréquentes interruptions, Turner trouve les mots pour exploiter l’éternelle peur du Canada anglais de tomber dans les griffes cupides d’oncle Sam. « Nous avons bâti un pays qui s’étend de l’est à l’ouest et au nord. Nous l’avons bâti grâce à des infrastructures qui nous ont permis de résister délibérément aux pressions américaines. C’est ce que nous faisons depuis 120 ans; vous avez balayé tout cela d’une seule signature, vous nous avez poussés dans la zone d’influence nord-sud des États-Unis, ce qui, j’en suis convaincu, nous rabaissera au rang de colonie américaine, parce qu’une fois que les leviers économiques disparaissent, l’indépendance politique ne tarde pas à suivre la même voie. »

Brian Mulroney ne daigne pas répondre, qualifiant l’accord de document commercial qu’un préavis de six mois pourrait résilier.

« Un document commercial? » réplique Turner, incrédule. « Ce document se rapporte à tous les aspects de notre vie! »

« Voyons, soyez sérieux », s’esclaffe Mulroney.

« Mais je suis sérieux », réplique Turner, « je n’ai jamais été aussi sérieux ». C’est à ce moment-là que la campagne prend une autre tournure. Mulroney semble arrogant et sur la défensive, alors que Turner fait du libre-échange le véritable enjeu de ces élections. L’avenir du pays est en jeu, soutient Turner, ajoutant qu’il le préserverait. Pendant la semaine qui a suivi le débat, les libéraux grimpent dans les sondages. Le 1er novembre, ils ont six points d’avance sur les conservateurs.

Réplique des conservateurs

Les responsables du Parti conservateur décident qu’il faut saper la crédibilité de Turner en exploitant la confiance limitée de l’électorat envers le chef libéral. Mulroney s’attribue le rôle de bagarreur, s’en prenant agressivement à Turner, qualifiant son attitude de honteuse, déloyale et perfide. « Il s’enroule dans le drapeau », déclare Mulroney, moqueur, « de peur qu’on ne remarque qu’il est en fait, tout nu. » Répliquant à l’affirmation de Turner selon laquelle de nombreux Canadiens perdraient leur emploi à cause du libre-échange, Mulroney raille : « Il est très clair que le seul emploi que Turner désire protéger est le sien. »

Les publicités conservatrices viennent appuyer ce message. Dix jours après le débat, le parti réagit aux critiques sur le libre-échange en publiant un pamphlet intitulé Dix gros mensonges. Un message publicitaire télévisé des conservateurs soutient que Turner « nous a menti sur le libre-échange et n’est pas capable de diriger son parti. » Destinées à ceux qui sont les plus enclins à réagir à un message négatif, les publicités des conservateurs sont diffusées au cours des feuilletons de l’après-midi. Le spécialiste des sondages du parti, Allan Gregg, explique la stratégie : « Je le dis sans aucune condescendance, sans pointe de dédain, mais il n’y a pas d’autre façon de l’exprimer, nous cherchons à obtenir le vote des imbéciles. »

Le milieu des affaires canadien, sous l’égide de la Canadian Alliance for Free Trade and Job Opportunities, offre son appui aux conservateurs. Plus d’un million de dollars est versé à une campagne publicitaire qui se porte à la défense du libre-échange et à la publication d’un cahier de quatre pages dans plus de six millions de journaux canadiens. Parallèlement, plusieurs grandes sociétés exhortent leurs employés à appuyer l’accord de libre-échange.

Résultat marquant

L’attaque des conservateurs persuade les Canadiens que Turner s’oppose au libre-échange pour des raisons d’opportunisme politique et non par conviction personnelle. Le 6 novembre, Gregg annonce à Mulroney : « Nos électeurs commencent à revenir. » Cinq jours plus tard, il déclare que Mulroney remportera la majorité des voix. Le 21 novembre, jour du scrutin, les conservateurs remportent 169 sièges, les libéraux, 83 et le Nouveau Parti démocratique (NPD), 43.

Ces résultats modifient radicalement la scène politique canadienne. L’accord de libre-échange entre en vigueur le 1er janvier 1989. Selon l’historien Norman Hillmer, il marque « la reconnaissance définitive du destin inévitable du Canada, celui d’une nation nord-américaine. »

À Ottawa, Brian Mulroney règne en souverain. Il est le tout premier premier ministre à décrocher deux fois de suite la majorité en 30 ans. À peine quelques mois plus tard, Ed Broadbent et John Turner annoncent leur démission. Bien que le NPD ait obtenu les meilleurs résultats de son histoire sur la scène fédérale, ses membres sont déçus de ne pas avoir réussi à devancer les libéraux. Désormais, le parti se contente de victoires morales et de défaites électorales. Pour sa part, Turner a évité que les libéraux ne tombent dans l’oubli, mais il ne peut plus repousser les critiques des membres du parti. Jean Chrétien le remplace et accepte que le libre-échange avec les États-Unis devienne une composante inaltérable de l’économie canadienne.