Brian Jungen, artiste (né le 29 avril 1970 à Fort St. John, CB). L’un des artistes canadiens les plus en vue de sa génération, Brian Jungen a obtenu une reconnaissance internationale pour ses installations et ses assemblages élaborés pour lesquels il s’inspire de son expérience de la société de consommation postindustrielle et de son propre patrimoine des Premières nations.

Les débuts

Brian Jungen passe son enfance dans la région de Peace en Colombie-Britannique où il nait dans l’exploitation agricole familiale au nord de Fort St. John. Son père, originaire de Suisse, déménage dans la région à l’âge de trois ans et sa mère est une Autochtone membre de la nation Dane-zaa. Après la mort de ses parents dans l’incendie de leur propriété, Jungen est élevé par sa tante, la sœur de son père, et par le mari de cette dernière. Il continue toutefois de maintenir des liens avec sa famille maternelle et avec son héritage autochtone.

Jungen déménage à Vancouver en 1988 où il suit des cours à l’Emily Carr University of Art and Design dont il obtient, en 1992, un diplôme en arts visuels. En 1998, il poursuit sa formation lors d’une résidence autonome au Centre d’arts de Banff à Banff en Alberta. C’est là qu’il commence la réalisation d’une série d’œuvres intitulée Prototypes for New Understanding qui lui vaut, pour la première fois, l’attention du monde de l’art et qui constitue un énoncé programmatique de sa production artistique ultérieure.

Un travail innovant attire l’attention du monde de l’art canadien

Pour la réalisation, entre 1998 et 2005, des Prototypes, il utilise des chaussures de sport Nike Air Jordan qu’il découpe et qu’il réassemble pour créer des répliques, empreintes d’une ironie paradoxale, de masques issus de l’art autochtone de la côte nord-ouest. Avec leurs simples arrangements de noir, de rouge et de blanc et avec leurs formes caoutchouteuses, ces œuvres d’art constituent, à première vue, des recréations étonnamment conformes des artefacts originaux. Un examen plus approfondi révèle toutefois des preuves de la production de masse de leurs matériaux d’origine; preuves confirmées par le célèbre logo Nike « swoosh » et par la mention « fabriquées en Indonésie ». Les vraies chaussures de Michael Jordan sont devenues un objet culturel culte et une rareté pour les collectionneurs d’articles sportifs de marque, certaines d’entre elles s’étant vendues jusqu’à 31 000 $. En les mettant en scène dans un environnement muséal classique, Jungen invite les visiteurs à une réflexion sur la valeur culturelle et sur les représentations conventionnelles de la culture autochtone. Il met en relation la culture autochtone traditionnelle et le monde populaire des tenues de sport à la mode. Il suggère qu’en sortant les artefacts appartenant à ces deux univers de leur contexte dans le monde réel et en les transformant en objets fétiches, il est possible de créer de la valeur sans lien direct avec l’utilisation pour laquelle ils étaient prévus à l’origine.

Dans ses œuvres d’art ultérieures, Jungen poursuit son exploration de l’idée de rareté culturelle et de signification cérémonielle en contraste avec l’omniprésence, dans notre monde moderne, des objets les plus banals produits en masse. Trois œuvres, Shapeshifter en 2000, Cetology en 2002 et Vienna en 2003, utilisent des chaises de jardin en plastique, modifiées et assemblées, pour créer des répliques massives, étonnamment réalistes, de squelettes de baleine. Mises en valeur au sein de larges espaces muséaux et éclairées de façon spectaculaire, ces œuvres recréent la théâtralité d’une installation conventionnelle dans un musée d’histoire naturelle. Avec ces pièces, Jungen semble mener une réflexion non pas tant sur la culture ethnologique que sur l’idée plus globale de la culture muséale elle-même.

Des possibilités d’exposition plus nombreuses

Au fur et à mesure que la réputation de Jungen grandit, les possibilités d’exposer son art qui s’offrent à lui se multiplient. Le thème de l’appropriation culturelle et, en particulier, les références à la culture des Premières nations continuent à occuper une place centrale dans son art; toutefois, il manifeste également un intérêt pour l’environnement construit et pour la façon dont nous faisons l’expérience de notre milieu architectural et dont ce dernier nous modèle. Jungen commence plus spécifiquement à se passionner pour l’architecture moderniste fréquemment utilisée lors de la vague de construction de musées au Canada au milieu du XXe siècle; cependant, doté d’une pensée créatrice susceptible d’immédiatement faire jaillir des associations et des correspondances culturelles, il ne saurait se limiter à des formes trop déterminées.

Jungen est souvent invité à créer des œuvres d’art directement dans le cadre muséal à l’occasion d’expositions, œuvres dans lesquelles il intègre des concepts qui lui sont suggérés par sa sensibilité artistique et son expérience de l’espace physique de l’exposition et de l’environnement architectural du musée. En 2001, il met en place, par exemple, pour une exposition à la Contemporary Gallery de Vancouver, une pièce appelée Unlimited Growth Increases the Divide qui est installée à l’extérieur de la galerie et qui recrée les palissades entourant les chantiers que l’on retrouve fréquemment dans le voisinage. La construction de Jungen se distingue toutefois par l’utilisation spécifique qu’il fait des jours habituellement présents sur ce type de palissades pour permettre aux passants d’évaluer les progrès du chantier. Ici, ces ouvertures ont été installées afin que la vision du visiteur soit orientée vers l’extérieur en direction de la rue et de l’environnement urbain autour du musée.

Des références architecturales figurent également dans une œuvre d’art que Jungen crée en 2004, intitulée Habitat 04 — Cité radieuse des chats, qui est exposée pour la première fois dans l’immeuble de l’ancienne fonderie Darling à Montréal. La structure de l’œuvre est constituée d’un empilement de caissons en contreplaqué recouverts de moquette destinés à offrir un hébergement temporaire à des chats errants. Le titre est évidemment une allusion à la Cité radieuse de Le Corbusier qui n’a jamais vu le jour, mais fait également référence au projet de logements de Moshe Safdie, Habitat 67, construit dans le cadre de l’Expo 67. En se réappropriant l’architecture moderniste et sa grandiose ambition de favoriser l’harmonie culturelle, Jungen intègre toutefois à son projet des objectifs plus modestes, puisque, conçu en partenariat avec la SPCA de Montréal, il vise à encourager l’adoption de chats errants.

Le retour au patrimoine culturel des Premières nations

Les liens de Jungen avec ses origines autochtones demeurent un moteur important de son travail; il semble toutefois assumer un rôle quelque peu ambivalent en la matière — une situation qui, apparemment, ne le préoccupe pas outre mesure — laissant penser que son attitude vis-à-vis de l’appropriation culturelle est plutôt souple. Bien que Jungen soit originaire des Premières nations de l’intérieur de la Colombie-Britannique, un grand nombre des références autochtones qu’il introduit dans ses œuvres sont en rapport avec la culture des Haidas de la côte Ouest. Cette influence est notamment attestée par les Prototypes, mais également par plusieurs autres pièces comme la « structure squelette » qui reproduit une baleine, un animal jouant un rôle de premier plan dans la vie traditionnelle des Haidas, et ses pièces construites avec des sacs de golf empilés reproduisant l’apparence des totems haidas.

En 2011, Jungen exploite plus directement ses racines dane-zaa dans une œuvre d’art intitulée Modest Livelihood, un film de cinquante minutes, sorti en 2012, réalisé en collaboration avec l’artiste crie omaskêko Duane Linklater qui réside actuellement à North Bay, en Ontario. La première du film a lieu à la galerie Walter Phillips du Centre Banff dans le cadre de The Retreat, l’un des programmes auxiliaires de la prestigieuse exposition internationale dOCUMENTA (13). L’œuvre rend compte d’une chasse à l’orignal entreprise par Jungen et Linklater avec, comme guide, l’oncle de Jungen. Le titre fait référence à la bataille juridique, réglée en 1999, menée par Donald Marshall fils auprès des tribunaux provinciaux de la Nouvelle-Écosse pour les droits de pêche et de chasse des Premières nations découlant de traités dans laquelle la Cour suprême rend une décision judiciaire favorable à Marshall qui fait explicitement référence au droit des Autochtones de chasser et de pêcher en dehors de la saison en vue de maintenir leurs moyens de subsistance.

Ce film, largement muet et essentiellement tourné à distance, parfois dans une obscurité presque totale, suit les chasseurs alors qu’ils traquent, tuent et apprêtent l’orignal. Filmé en 16 mm, ce qui lui confère une texture diffuse permettant de créer une qualité d’image quasi onirique aux antipodes du documentaire, Modest Livelihood constitue une puissante évocation de l’expérience de vie des Premières nations. Mis en perspective avec la plupart des œuvres réalisées à ce jour par Jungen, ce film, dépourvu de toute forme de référence associative du type de celles que l’artiste utilise habituellement pour introduire de l’humour et de la complexité dans ses réalisations, se distingue par un caractère direct unique.

Réalisations professionnelles, prix et principales expositions

Parmi les musées canadiens ayant accueilli des expositions individuelles des œuvres de Jungen, on compte l’Art Gallery of Windsor et la Dunlop Art Gallery à Regina en 2000, l’Art Gallery de Calgary en 2001, la Vancouver Art Gallery et le Musée d’art contemporain de Montréal en 2006, l’Art Gallery of Alberta à Edmonton en 2011 et le Musée des beaux-arts de l’Ontario en 2013. À l’échelon international, ses œuvres ont fait l’objet d’expositions individuelles au New York Museum en 2005, à la Tate Modern à Londres au Royaume-Uni en 2006, au Smithsonian Institute — National Museum of the American Indian en 2009 ainsi qu’au Hannover Kunstverein et au Bonner Kunstverein en Allemagne en 2013. Ses travaux ont également été intégrées à plus de cinquante expositions collectives au Canada et à l’étranger, en particulier lors de biennales d’art à Sydney en 2008 et à Shanghai en 2012 ainsi qu’à la dOCUMENTA (13) à Cassel en Allemagne en 2012.

Brian Jungen s’est vu attribuer le Vancouver Institute of Visual Art Award en 1999 et a été, en 2002, le premier artiste choisi pour recevoir le Sobey Art Award. Il a été sélectionné en 2010, comme récipiendaire du Gershon Iskowitz Prize.