Mistahimaskwa (Big Bear), chef des Cris des Plaines (né près de Fort Carlton, en Saskatchewan; décédé le 17 janvier 1888 sur la réserve de Little Pine, en Saskatchewan). Mistahimaskwa est connu pour avoir refusé de signer le Traité no 6 en 1876 et pour le rôle de sa bande dans des conflits violents relatifs à la Rébellion du Nord-Ouestde 1885.

Enfance

Les premières années de la vie de Mistahimaskwa sont peu documentées. Son père, Muckitoo (aussi appelé Black Powder), était le petit chef d’une bande de Cris et d’Ojibwés. Big Bear, ayant grandi dans des bandes des Cris des Plaines en Saskatchewan, se considère donc comme cri. L’été, les bandes cries chassent le bison; l’hiver venu, ils s’installent le long de la rivière Saskatchewan Nord (voir Autochtones : les Plaines).

Mistahimaskwa reçoit son nom — qui signifie « gros ours » — après avoir eu une vision de l’esprit de l’ours, l’animal le plus sacré de la spiritualité crie. Dans son paquet sacré (sorte de poche en tissu remplie de reliques secrètes censées protéger son propriétaire), Mistahimaskwa garde une patte d’ours, qu’il porte autour de son cou pour lui donner force et courage en périodes de danger.

En 1865, Mistahimaskwa devient le chef d’une petite bande crie constituée en majorité de membres de sa famille étendue et installée près de Fort Pitt.

1870 : bataille de la rivière Belly

En octobre 1870, Mistahimaskwa et sa bande participent à une bataille opposant les Cris des Plaines et leur ennemi de longue date, les Pieds-Noirs, à la rivière Belly, près de Lethbridge en Alberta. Il s’agit de la dernière bataille entre les Premières Nations dans les Prairies qui feront plus tard partie du Canada. En effet, les décennies suivantes sont marquées par une hausse de la colonisation blanche, par une présence accrue de la police et du gouvernement et par la disparition du bison, sur lequel dépend l’économie crie.

Leadership au cours des années 1870

Les missionnaires et les commerçants ont décrit Mistahimaskwa comme un « esprit indépendant » qui n’aime pas obéir aux conseils des étrangers comme les représentants du gouvernement et les autres chefs autochtones. De fait, en 1873, Mistahimaskwa entre en conflit avec Gabriel Dumont après que celui-ci se soit prononcé sur la façon de pratiquer la chasse au bison estivale. En 1874, Mistahimaskwa et sa bande refusent les « cadeaux » du gouvernement, composés de thé et de tabac, qui leur sont offerts au nom de la Couronne par William McKay, un commerçant de la Compagnie de la Baie d’Hudson venu sur le territoire des Cris des Plaines pour leur annoncer l’arrivée de la police à cheval du Nord-Ouest (P.C.N.-O.). Mistahimaskwa voit en effet ces cadeaux comme des pots-de-vin censés faciliter la négociation des futurs traités (voir Traités numérotés). De façon similaire, en 1875, Big Bear réserve un accueil hésitant et méprisant au révérend George Millward McDougall, l’agent envoyé par le gouvernement pour informer les Autochtones des Plaines de la venue des commissaires aux traités l’année suivante. Il lui dit d’ailleurs : « Nous ne voulons pas de vos appâts; laissez vos chefs agir comme des hommes et venir nous parler. »

Lors de sa visite en 1874, William McKay écrit que Mistahimaskwa est maintenant le chef d’une bande d’environ 65 habitations, soit 520 personnes. À titre comparatif, l’autre chef cri d’importance dans la région, Wikaskokiseyin (Sweet Grass), n’a que 56 membres dans sa bande.

1876-1882 : le Traité no 6 et son effet

Terres visées par le Traité no 6.
(avec la permission de Victor Temprano/Native-Land.ca)

En août 1876, le lieutenant-gouverneur du Manitoba et des Territoires du Nord-Ouest, Alexander Morris, se rend à Fort Carlton pour négocier le Traité no 6 avec les peuples autochtones de la Saskatchewan. En septembre, après la ratification du traité, Alexander Morris et les autres commissaires voyagent jusqu’à Fort Pitt, près de la demeure de Mistahimaskwa, afin de récolter les adhésions (signatures additionnelles) des Autochtones de la région. Mistahimaskwa n’est pas sur le territoire à l’époque et, ce faisant, ne peut assister aux négociations. Le traité est donc signé en son absence.

À son retour, Mistahimaskwa est non seulement surpris, mais également frustré d’apprendre que les autres chefs ont signé le traité sans le consulter. Même s’il est préoccupé par la disparition des bisons et par le nombre toujours grandissant de colons européens sur le territoire, Big Bear ne voit dans les clauses du traité que l’assurance d’une pauvreté perpétuelle pour son peuple ainsi que la destruction de leur mode de vie traditionnel. Wikaskokiseyin et les autres chefs tentent de le convaincre du contraire, arguant que le traité est juste et nécessaire, et que sa ratification est synonyme d’une foule de protections, notamment économique, pour son peuple. Rien n’y fait : Mistahimaskwa refuse de signer ce traité qu’il qualifie de « nœud coulant autour de nos cous ». L’image de Mistahimaskwa, d’ailleurs, n’est pas loin de la vérité, car le traité restreint effectivement les droits des Autochtones en matière de liberté et limite le contrôle qu’ils ont sur leur territoire, leurs ressources et leur mode de vie.

L’acte de défiance de Mistahimaskwa attire dans sa bande une foule de guerriers indépendants et, de 1878 à 1879, son influence ne cesse de grandir parmi les Cris. En octobre 1878, Big Bear et ses alliés empêchent les agents du gouvernement de faire l’arpentage de leurs terres non cédées. Ces derniers sont ainsi forcés de demander l’aide de la P.C.N.-O. Selon l’historien Hugh Dempsey, le colonel Acheson Gosford Irvine a dû menacer d’appréhender les Cris pour qu’ils laissent les arpenteurs travailler.

L’hiver de 1879 est particulièrement difficile pour Mistahimaskwa et son peuple ; la disparition du bison, en effet, cause une terrible famine. Plutôt que de se résoudre à signer le Traité no 6, Mistahimaskwa décide de s’installer avec sa bande dans le Montana, pour chasser les derniers bisons qui s’y cachent. À son retour au Canada en 1882, ils tentent de trouver d’autres sources de nourriture, notamment le poisson au lac Cypress, en Saskatchewan. La pêche ne suffit toutefois pas à assurer la subsistance de sa bande d’environ 250 personnes. Ainsi, pour ne pas mourir de faim, Mistahimaskwa signe le Traité no 6, le 8 décembre 1882.

1882-1884 : unification des Cris

De prime abord, Mistahimaskwa voulait s’installer dans une réserve près de Fort Pitt, mais en voyant la grande pauvreté dans laquelle sont plongés ses amis là-bas, il se met plutôt à travailler d’arrache-pied — mais en vain — pour obtenir plus de concessions du gouvernement fédéral. Déterminé à changer la donne, Big Bear sollicite les autres chefs cris pour exhorter le gouvernement à créer une seule grande réserve sur la rivière SaskatchewanNord.

En avril 1884, Big Bear et sa bande, qui compte désormais 500 personnes, entreprennent un voyage vers Battleford, en Saskatchewan, où ils ont l’intention de rencontrer des peuples cris pour discuter des clauses du traité et d’autres dossiers importants. Le 16 juin 1884, environ 2 000 personnes se rassemblent à la réserve du chef cri Pitikwahanapiwiyin (Poundmaker). Il s’agit de la première unification politique de cette envergure dans l’histoire des Cris.

À l’occasion de cette rencontre, Mistahimaskwa célèbre la danse de la soif (aussi connue sous le nom de danse du soleil), une cérémonie invitant au renouveau. La cérémonie a lieu malgré le fait que la danse est interdite en vertu de la Loi sur les Indiens. Lors de la danse, un jeune guerrier nommé Kāwīcitwemot attaque John Craig, instituteur agricole de la réserve de Little Pine, parce qu’il a refusé de lui donner de la nourriture. La P.C.N.-O. est appelée en renforts, et plus de 90 policiers arrivent à Battleford, prêts à appréhender Kāwīcitwemot. Malgré le fait qu’ils ont affaire à un groupe de 400 guerriers cris en colère et armés, la P.C.N.-O. arrête Kāwīcitwemot de façon pacifique. Pour apaiser les guerriers, la P.C.N.-O. leur donne de grandes quantités de vivres, évitant ce faisant un épisode de violence qui aurait pu mener à une bataille sanglante — voire à une guerre — avec les peuples autochtones.

En août 1884, Mistahimaskwa continue ses efforts pour unir les Cris, notamment en faisant des discours aux chefs du lac aux Canards et de Fort Carlton au sujet des clauses injustes et des promesses non tenues du Traité no 6. Il lance également son message d’unification aux Métis, en rencontrant Louis Riel à Prince Albert.

Si Mistahimaskwa continue de retarder le choix d’une réserve pour sa bande, c’est qu’il espère qu’un front cri unifié permette d’obtenir de meilleures concessions du gouvernement fédéral. Le gouvernement, cependant, se montre moins qu’ouvert à un tel scénario et coupe les rations alimentaires de la bande pour la forcer à se soumettre au Traité. Mistahimaskwa s’attire ainsi de virulentes critiques des membres de sa bande, et c’est à partir de ce point que son autorité commence à faiblir.

1884-1885 : insurrection des Cris

En raison du refus du gouvernement de négocier avec lui, Mistahimaskwa perd le soutien de ses partisans les plus radicaux. Vers 1885, ces derniers dominent la bande. Menée par le fils de Mistahimaskwa, Āyimisīs (Little Bad Man), et un autre guerrier, Kapapamahchakwew (Wandering Spirit), la bande, communément appelée la « société guerrière », s’installe à Frog Lake, au nord-ouest de Fort Pitt. Lorsque la nouvelle se répand selon laquelle les Métis ont vaincu la P.C.N.-O. au lac aux Canards le 26 mars 1885 (voir Bataille du lac aux Canards ; Rébellion du Nord-Ouest), la société guerrière est animée de la conviction qu’elle peut elle aussi prendre les commandes de son destin. Ainsi, le 2 avril, elle interrompt la messe de l’église catholique de Frog Lake et chasse le groupe de colons qui y était rassemblé. Lors de l’altercation, Kapapamahchakwew abat Thomas Trueman Quinn, un agent des Indiens qui avait refusé des rations à son peuple. Mistahimaskwa a beau essayer de mettre un terme à la violence, les guerriers sont incontrôlables et tuent neuf personnes, dont deux prêtres. En apprenant la nouvelle, le gouvernement jette aussitôt le blâme sur Mistahimaskwa. Il est ainsi considéré comme un participant actif de la Rébellion du Nord-Ouest et ce, même s’il n’a plus le contrôle de sa bande.

Le 13 avril 1885, Āyimisīs, Kapapamahchakwew et 250 guerriers décident d’assiéger Fort Pitt. Ils donnent aux 26 membres de la P.C.N.-O. qui y sont postés un ultimatum les invitant à se rendre, mais les policiers, largement dépassés en nombre et avertis au préalable par Mistahimaskwa, abandonnent le fort le lendemain. Les guerriers, n’ayant donc pas à se battre, pillent et incendient le fort, mais aucun des 44 civils laissés derrière n’est tué.

Le 28 mai 1885, les troupes canadiennes attaquent Kapapamahchakwew et ses hommes au nord de Frenchman’s Butte (voir Bataille de Frenchman’s Butte). Mistahimaskwa ne participe pas aux hostilités ; il reste plutôt derrière avec les femmes, les enfants et les prisonniers. Les deux camps abandonnent éventuellement le combat, et la bataille se solde sans vainqueur.

Le 3 juin 1885, les éclaireurs de Sam Steele et d’autres officiers de la police à cheval ont enfin raison de la société guerrière pendant la bataille du lac Loon (aussi appelée bataille de Steele Narrows), sonnant par le fait même le glas de la Rébellion du Nord-Ouest. Si l’on en croit la tradition orale de la bande Poundmaker, Mistahimaskwa portait sa patte d’ours durant la bataille pour le protéger lui et son peuple.

Après la défaite, les guerriers se dispersent. Kāwīcitwemot est tué par la P.C.N.-O. à Frenchman’s Butte, Āyimisīs fuit vers le Montana, et Kapapamahchakwew capitule. En novembre 1885, six guerriers, dont Kapapamahchakwew, passent à l’échafaud pour leur rôle dans les meurtres de Frog Lake. Mistahimaskwa, quant à lui, rend les armes à Fort Carlton le 2 juillet 1885.

Même si l’on considère souvent que Mistahimaskwa et son peuple ont participé à la Rébellion du Nord-Ouest de 1885, il est peu probable que la société guerrière ait réellement cherché à participer au mouvement stratégique pour défaire le gouvernement canadien; en effet, s’ils ont bel et bien pillé les forts et tué des Canadiens, ils n’ont jamais tenté de prêter main-forte à Pitikwahanapiwiyin ou à Riel lors de leurs attaques respectives à Battleford et Batoche. De plus, bien qu’on ait vu Mistahimaskwa comme un dissident du gouvernement, il n’a pas participé au conflit de 1885. Au contraire, il a tenté de faire cesser la violence.

1885-1887 : procès et sentence

Mistahimaskwa et 14 membres de sa bande sont amenés à Regina pour y être jugés. Le chef est accusé et inculpé de trahison ou félonie pour avoir tenté de faire la guerre à la Couronne. Le juge Hugh Richardson argue que Mistahimaskwa, même s’il a tenté de prévenir le carnage et n’a pas participé au conflit, aurait dû abandonner sa bande dès les premières occurrences de violence et de mutinerie. Il le condamne donc à une peine d’emprisonnement de trois ans au pénitencier de Stony Mountain. En prison, Mistahimaskwa se convertit au christianisme.

1887-1888 : libération et décès

Brisé et gravement malade, Mistahimaskwa ne purge que la moitié de sa peine. De fait, en février 1887, soit après un an et demi d’emprisonnement, il est libéré. Selon Hugh Dempsey, Mistahimaskwa a vécu un mois à Regina avant de rejoindre sa fille à la réserve de Little Pine, où il passe le reste de ses jours. Il décède le 17 janvier 1888, et sa dépouille est enterrée au cimetière catholiquede la réserve.

Patrimoine

On se souviendra de Mistahimaskwa comme d’un puissant chef cri qui a toujours cherché à protéger son peuple. Il s’est fermement opposé aux clauses du Traité no 6, qu’il considérait comme injustes et insuffisantes. Il a également tenté de rallier le peuple cri afin de mieux lutter contre les injustices socioéconomiques dont ils étaient sujets en tant que communauté.