Plan de Douglas Haig

Dès le printemps 1917, les Allemands s’adonnent à une guerre sous-marine sans vergogne, coulant des navires marchands des alliés en eaux internationales. Si les attaques poussent les États-Unis à joindre le camp allié, elles menacent aussi les voies de navigation qui transportent le matériel de guerre, les vivres et les autres biens en Grande-Bretagne. Les chefs de la Marine britannique exhortent donc leur gouvernement à repousser les Allemands des ports de la côte belge, qu’ils utilisent comme bases sous-marines. Le général Douglas Haig, commandant des armées britanniques en Europe, affirme que si les alliés arrivent à infiltrer les premières lignes allemandes en Belgique, ils pourront investir la côte et libérer les ports.

À peu près au même moment, des légions de soldats français, à bout de force après des années à guerroyer, fomentent une mutinerie à la suite de l’échec d’une vaste offensive française sur le front ouest. Puisque certaines armées françaises sont temporairement incapables de se battre ou peu enclines à le faire, le général lance une agressive campagne britannique à l’été 1917. Il croit en effet qu’elle permettra de détourner l’attention et les actifs allemands des forces françaises jusqu’à ce que ces dernières puissent se réorganiser.

Douglas Haig veut attaquer les forces allemandes postées sur le saillant d’Ypres, que ces dernières occupent depuis longtemps sur la ligne de front alliée dans la région de Flandre, en Belgique. Le saillant est le théâtre de nombreux combats depuis 1914, et les troupes canadiennes s’y battent en 1915 (voir Deuxième bataille d’Ypres). Douglas Haig voit le plateau surplombant le saillant — qui comprend la crête de Passchendaele et le village du même nom — comme un point de départ idéal pour les alliés, qui s’apprêtent à avancer vers la côte de la Belgique.

Le premier ministre britannique, David Lloyd George, lui, n’est pas convaincu du plan de Douglas Haig. En effet, la supériorité des forces de la Grande-Bretagne sur celles de l’ennemie est minime. Même si elles réussissent à percer les lignes allemandes à Ypres, rien ne dit que les ports côtiers pourront être capturés, et peu importe son issue, l’offensive en Belgique ne mettra pas fin à la guerre. La seule chose qui semble certaine, c’est qu’un très grand nombre de vies humaines seront sacrifiées. Malgré ces craintes, le plan de Douglas Haig est approuvé par le cabinet de guerre britannique. La bataille de Passchendaele, aussi appelée « troisième bataille d’Ypres », s’amorce en juillet.

Corps canadien

Dans un premier temps, le Corps canadien, force d’attaque du Canada constituée de 100 000 hommes (voir Corps expéditionnaire canadien), est épargné d’une participation à la campagne de Douglas Haig de 1917. Le Corps canadien, ayant récemment triomphé en avril sur la crête de Vimy, est plutôt chargé d’attaquer les Allemands qui occupent la ville de Lens (voir Bataille de la côte 70), en France, dans l’espoir de détourner les ressources allemandes de la bataille principale du saillant d’Ypres.

À la mi-juillet, alors que les Canadiens se préparent à attaquer Lens, l’artillerie britannique lance un bombardement de deux semaines sur une série de crêtes à peine visibles qui s’élèvent légèrement autour du saillant où sont postés les Allemands.

Depuis 1914, les combats ont transformé la région en une plaine ravagée, dépourvue d’arbres et de végétation et criblée de cratères d’obus. Ces batailles ont aussi détruit l’ancien système de drainage de la Flandre, qui canalisait autrefois l’eau de pluie hors des champs. Lors de la nouvelle offensive, l’explosion de millions d’obus additionnels, combinée à des pluies torrentielles, donne rapidement au champ de bataille des airs de fin du monde : un bourbier marécageux et pulvérisé, parsemé de cratères inondés assez profonds pour qu’un homme puisse s’y noyer. Si cela ne suffisait pas, cette vision d’horreur est exacerbée par des tombes de soldats tués lors des combats précédents qui remontent à la surface.

Attaque des Britanniques et de l’ANZAC

Le 31 juillet, les troupes britanniques, appuyées par des douzaines de chars d’assaut et par un contingent français, attaquent les tranchées allemandes. Au cours du mois qui suit, des centaines de milliers de soldats des factions opposées attaquent et contre-attaquent sur un sol détrempé couvert d’une boue épaisse, dans un paysage gris presque exempt d’immeubles ou de couvert naturel, le tout sous une pluie incessante d’explosions, d’éclats d’obus et de tirs de mitrailleuses. Les progrès sont faibles, et près de 70 000 hommes rattachés à certaines des meilleures divisions d’assaut de la Grande-Bretagne meurent ou sont blessés.

Au début de septembre, des pressions politiques émanant de Londres demandent qu’on mette fin à l’offensive, mais Douglas Haig fait la sourde oreille. Ce même mois, des divisions australiennes et néo-zélandaises (appelées « ANZAC ») se joignent aux troupes britanniques épuisées sur le champ de bataille. Malgré quelques gains, les résultats demeurent les mêmes : les troupes alliées bombardent, attaquent et occupent une partie du terrain ennemi, pour être ensuite délogées par des contre-attaques allemandes.

En octobre, Douglas Haig, déterminé à poursuivre le combat malgré l’affaiblissement de ses armées et le sacrifice de ses soldats, se tourne vers les Canadiens.

Opposition d’Arthur Currie

Douglas Haig ordonne au lieutenant-général Arthur Currie, nouveau commandant du Corps canadien, de venir combattre près du village de Passchendaele, en Belgique, avec ses quatre divisions. Arthur Currie s’y oppose, car il considère qu’il s’agit d’une attaque téméraire qui pourrait occasionner la perte de 16 000 Canadiens, et ce, sans vraiment acquérir d’avantages stratégiques. Arthur Currie, toutefois, n’a guère le choix. Après avoir protesté, il planifie donc soigneusement l’attaque canadienne.

Les quatre divisions du Corps canadien avancent dans le saillant d’Ypres, s’emparant de sections que les troupes canadiennes ont défendues auparavant, en 1915. Deux ans plus tard, le champ n’a connu aucun répit, continuellement martelé par les mitrailleuses : des deux côtés pourrissent les corps des soldats et des chevaux tombés au combat et qu’aucune trêve n’a permis d’enterrer. « Le champ de bataille fait peine à voir », écrit Arthur Currie dans son journal. « Aucun sauvetage n’a eu lieu, et très peu de morts ont été enterrés. »

Au cours des deux semaines qui suivent, Arthur Currie ordonne la construction et la réparation de routes et de voies de passage pour faciliter le mouvement des troupes, des armes et d’autres approvisionnements vers le champ de bataille. Malgré cette initiative, le transport des troupes aux premières lignes, où elles doivent lancer leur attaque contre les Allemands, est extrêmement dangereux. Le champ de bataille est un véritable marécage boueux troué de cratères d’obus remplis d’eau. Les soldats et les bêtes de somme doivent se frayer un chemin le long des passages étroits entre chaque cratère. Chuter, dans ce contexte, signifie s’exposer à la noyade dans des cratères capables d’engloutir une maison. Étant donné ces difficultés, on donne aux troupes et aux officiers beaucoup de temps pour se positionner avant l’attaque, qui commence le 26 octobre.

Boue et sang

Pendant les deux semaines suivantes, les quatre divisions du Corps canadien donnent l’assaut sur la crête de Passchendaele à tour de rôle. Au cours des deux premières attaques, le 26 et le 30 octobre, les Canadiens ne gagnent que quelques centaines de mètres de terrain, en plus d’accuser d’énormes pertes. Le combat est si féroce qu’un bataillon, le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, perd presque tous ses officiers subalternes au cours de la première heure de l’assaut du 30 octobre.

Sous la pluie et les tirs d’obus presque incessants, les soldats vivent dans des conditions horribles. Les troupes se réfugient dans des trous d’obus gorgés d’eau ou encore se perdent sur le champ de bataille boueux, ne sachant plus où se trouve la ligne de front qui sépare les Canadiens des positions allemandes.

« Nos pieds étaient toujours dans l’eau, qui passait par le haut nos bottes », écrit Arthur Turner, un soldat d’infanterie originaire de l’Alberta. « On nous a donné de l’huile de baleine pour en enduire nos pieds [...] afin de prévenir le pied de tranchées. Pour résoudre le problème, j’ai enlevé mes bottes une fois, j’ai versé la moitié de l’huile dans chaque botte, puis je les ai remises. C’était épouvantablement collant, mais je n’ai pas eu le pied de tranchées. »

La boue encrasse les canons et les culasses des carabines, ce qui rend leur utilisation difficile. Elle engouffre des soldats pendant leur sommeil et ralentit énormément les brancardiers, qui doivent marcher dans la boue jusqu’à la ceinture pour transporter les blessés loin des combats. Ironiquement, la boue sauve aussi des vies, car elle amortit l’atterrissage de nombreux obus, ce qui les empêche d’exploser.

« La bataille de la crête de Passchendaele était sans contredit l’une des plus boueuses et des plus sanglantes de toute la guerre », a écrit Arthur Turner.

Selon le soldat John Sudbury, « Ennemis ou amis, nous étions pris dans le même bourbier. La dégradation et l’horreur étaient telles que nous ne nous pensions plus qu’à une chose : nous sortir de là. Seules la mort ou une blessure pouvaient nous en sortir, et nous espérions tous l’une ou l’autre. »

Victoires et défaites

Le 6 novembre, les Canadiens lancent leur troisième attaque. Ils réussissent à prendre la crête et les ruines du village de Passchendaele aux Allemands épuisés. Le 10 novembre, un quatrième et dernier assaut leur permet de s’emparer du reste du plateau à l’est du saillant d’Ypres, ce qui met fin à une bataille ayant duré plus de quatre mois.

Après les combats, neuf Canadiens sont décorés de la croix de Victoria, plus haute distinction militaire décernée pour bravoure de l’Empire britannique. Parmi les récipiendaires de la médaille se trouve le Winnipegois Robert Shankland qui, le 26 octobre, a dirigé son peloton dans la capture (et la défense contre des attaques répétées) d’une série d’emplacements d’artillerie allemands dans un lieu hautement stratégique appelé « éperon de Bellevue ».

Arthur Turner et John Sudbury survivent aussi aux horreurs de Passchendaele et de la guerre, contrairement à des milliers de leurs compatriotes. Près de 4000 Canadiens sont tués et 12 000 sont blessés, soit presque exactement le nombre qu’avait prédit Arthur Currie.

Ces derniers font partie des 275 000 victimes, incluant les 70 000 décès, au sein des armées sous le commandement britannique à Passchendaele. Du côté des Allemands, 220 000 soldats sont morts ou blessés. En 1918, tout le terrain gagné par les alliés est évacué devant la menace d’une attaque imminente des Allemands, si bien qu’on en vient à se demander, en fin de compte, à quoi tout cela a bien pu servir.

Mémoire

Un siècle plus tard, on se souvient de la bataille de Passchendaele comme d’un symbole des pires horreurs de la Première Guerre mondiale, de la futilité de la plupart des batailles, et du mépris total de certains hauts gradés militaires en ce qui a trait à la vie des hommes sous leurs ordres.

La campagne ne mène pas à un avancement vers la côte ni à la libération des ports côtiers de la Belgique, en partie en raison de l’hiver qui arrive et en partie à cause d’une offensive majeure des Allemands au printemps 1918. Bien que la bataille de Passchendaele ait occupé et affaibli les armées allemandes sur le front ouest à l’été et en automne 1917 – détournant possiblement leur attention de la faiblesse et des tensions internes des forces françaises, elle a aussi ravagé les armées britanniques. Winston Churchill, futur premier ministre en temps de guerre, a appelé Passchendaele « un gaspillage de vies et de bravoure d’une futilité sans égale ». Encore aujourd’hui, la bataille de Passchendaele est l’un des épisodes les plus controversés de la guerre.

Le sacrifice des soldats canadiens est commémoré par le Mémorial canadien de Passchendaele, installé à l’est de la ville d’Ypres (appelé Ieper, en néerlandais). Les Canadiens morts au combat sont enterrés dans des cimetières de guerre un peu partout dans la région, et des monuments rappellent leur mémoire, notamment celui de la Porte de Menin, à Ypres, sur lequel est inscrit le nom des 6940 Canadiens tombés à la guerre en Belgique et qui n’ont pas de tombe connue (voir Monuments des deux grandes guerres).