La bataille de la crête de Vimy qui a eu lieu au cours de la Première Guerre mondiale constitue la victoire militaire canadienne la plus célébrée, allant jusqu’à avoir été quelquefois considérée comme le symbole, à valeur de mythe, de l’émergence du sentiment et de la fierté d’appartenir à une nation. Les quatre divisions du Corps canadien (voir Corps expéditionnaire canadien), combattant ensemble pour la première fois, attaquent la crête de Vimy du 9 au 12 avril 1917 et réussissent à l’arracher des mains de l’armée allemande. Plus de 10 500 Canadiens sont tués ou blessés pendant l’assaut. Un monument emblématique, blanc, érigé au sommet de la crête commémore la bataille et rend hommage aujourd’hui aux 11 285 Canadiens tués en France pendant toute la guerre dépourvus de sépulture.

Participation à l’offensive sur Arras

En 1917, la Première Guerre mondiale est devenue une véritable guerre d’usure. Les deux blocs opposés, les Alliés et les Allemands, sont englués dans l’impasse d’une guerre de tranchées sur le front de l’Ouest, en France et en Belgique, qui a déjà tué et blessé des millions de soldats à l’occasion de batailles n’ayant en rien contribué à accélérer la fin de la guerre. Au printemps 1917, les Alliés planifient une nouvelle offensive massive : les Français attaqueront les lignes allemandes au sud du front, en Champagne, en France, tandis que les Britanniques lanceront des attaques de diversion, au nord, autour de la ville française d’Arras. Les Canadiens, qui participent aux combats de diversion menés par les armées britanniques connus sous le nom de bataille d’Arras, reçoivent l’ordre de s’emparer de la crête de Vimy, une hauteur stratégique solidement établie sur le flanc nord de la ligne d’assaut britannique. La prise de ce sommet fournirait aux Alliés un point d’observation privilégié surplombant le réseau de tranchées des deux côtés et la zone séparant les lignes allemandes des lignes alliées.

La crête de Vimy est une colline qui s’étend sur sept kilomètres au milieu de la campagne à découvert au nord d’Arras. Le territoire détenu par les Allemands se trouve à l’est de la crête, sur la plaine de Douai, et les lignes britanniques à l’ouest. Les forces allemandes occupent des positions fortifiées sur les hauteurs et sont en possession de la crête depuis les débuts de la guerre. Plus de 100 000 soldats français ont déjà été tués et blessés lors de tentatives précédentes visant à déloger les Allemands de la crête de Vimy, les Canadiens vont donc devoir attaquer en traversant un cimetière à ciel ouvert.

Préparation méticuleuse

Le plan de l’assaut prévoit que les quatre divisions du Corps canadien attaqueront le long des pentes de la crête en formation côte à côte. Sous le commandement du général britannique sir Julian Byng et assistés d’officiers d’état-major britanniques et canadiens dont le dirigeant de la 1re Division du Corps, le général Arthur Currie, les Canadiens préparent minutieusement l’assaut. Pour cela, les soldats reçoivent des informations détaillées sur le terrain et sur l’emplacement des points forts ennemis et peuvent utiliser des maquettes et des cartes du champ de bataille réalisées à partir de photographies aériennes de la crête. Lors de l’attaque, les fantassins ne se voient pas tous attribuer, comme le veut l’usage, un rôle de fusilier : nombre d’entre eux ont des missions spécialisées comme mitrailleurs ou grenadiers. Les sections reçoivent également des instructions particulières correspondant à l’introduction d’une nouvelle tactique : on leur demande de rester en mouvement, de suivre leur lieutenant et, si ce dernier tombe, de suivre leur caporal, de se préparer à contourner les mitrailleurs ennemis qui auraient pu survivre au barrage d’artillerie initial, d’utiliser des grenades et de continuer immédiatement à la baïonnette, et de ne jamais perdre le contact avec la section ou la compagnie la plus proche. Cette tactique est le fruit d’une réflexion révolutionnaire propagée par l’armée britannique qui vise, en s’appuyant sur trois années d’observation des succès et des échecs rencontrés jusque-là pendant la guerre, à résoudre le casse-tête des tranchées.

Les ingénieurs militaires creusent également de longs tunnels sous le champ de bataille pour amener l’infanterie plus sûrement à plus grande proximité des lignes allemandes. On utilise aussi une nouvelle tactique en matière d’artillerie prévoyant un feu roulant d’obus quasiment illimité avant l’assaut principal et l’utilisation de nouvelles fusées d’obus grâce auxquelles les bombes explosent à l’impact plutôt qu’une fois enfouies dans le sol.

Lundi de Pâques

Après une semaine de bombardements alliés intensifs, le Corps canadien attaque la crête à 5 h 30 le 9 avril 1917, un lundi de Pâques ayant été surnommé le Printemps sanglant. Le choix du bon moment pour déclencher chaque opération et la coordination des actions constituent des éléments critiques pour la réussite de l’attaque. Les troupes progressent le long de la pente occidentale de la crête, juste après un barrage roulant d’artillerie conçu pour obliger les Allemands à rester terrés le plus longtemps possible dans leurs abris, incapables de rejoindre leurs mitrailleuses.

Alors que souffle un vent froid cinglant et que tombent des giboulées et de la neige, une première vague de plus de 15 000 Canadiens s’abat sur la crête et s’empare de la plupart des positions allemandes avant la fin de l’après-midi du premier jour. Après trois jours de combats acharnés, les deux principaux sommets de la crête, la Côte 145 et le Bourgeon, tombent également entre les mains des Canadiens. À ce moment de la guerre, le Corps canadien a réussi la progression unique la plus importante sur le front de l’Ouest réalisée par les forces alliées.

Il s’agit d’une victoire éclatante dont le coût a toutefois été élevé. De nombreuses positions de mitrailleuses allemandes n’ont pas été détruites par l’artillerie. Ailleurs sur le champ de bataille, des chars tombent en panne et s’enlisent dans la boue, des soldats se retrouvent désorientés sur des pentes déchirées par les explosions, les flancs de différentes unités canadiennes s’écartent dangereusement, des brancardiers sont incapables de trouver leur chemin pour secourir les blessés et les infirmeries de campagne sont submergées par l’afflux d’hommes blessés ou mourants. La bataille fait 3 598 morts et 7 000 blessés parmi les combattants canadiens. On estime à quelque 20 000 les victimes côté allemand.

L’horreur de la bataille de la crête de Vimy a été consignée par la 6e Brigade de la 2e Division (surnommée « Iron Sixth » et composée de Canadiens de l’Ouest) en ces termes, alors qu’elle partait au combat à 9 h le matin du premier jour : « Des hommes blessés jonchent le sol dans la boue, dans les trous d’obus et dans les cratères creusés par les mines; certains hurlent en direction du ciel, d’autres gisent en silence, les uns implorant de l’aide, les autres luttant pour ne pas être engloutis dans des cratères remplis d’eau; le terrain grouille de brancardiers essayant de porter secours à des victimes dont le nombre ne cesse d’augmenter. »

S’il est vrai qu’une planification minutieuse et une exécution parfaite des tirs de barrage ont aidé les Canadiens à s’emparer de la crête, il n’en demeure pas moins que leur victoire est également le résultat du courage personnel des combattants et des initiatives prises par un petit groupe d’hommes au cœur de la bataille. Comme le mentionne l’historien du Musée canadien de la guerre Tim Cook : « Plusieurs Canadiens ont bravement sacrifié leur vie, en attaquant des nids de mitrailleuses ou en forçant la reddition de soldats allemands dans leurs abris. La colline numéro 145 … fut capturée lors d'une charge frontale à la baïonnette contre des postes de mitrailleuses. »

Quatre Canadiens, le soldat William Milne, le sergent suppléant Ellis Sifton, le capitaine Thain MacDowell et le soldat John Pattison, ont reçu la Croix de Victoria pour leur courage durant la bataille.

« Naissance d’une nation »

La victoire de la crête de Vimy est saluée au Canada avec enthousiasme et admiration, cette bataille devenant rapidement le symbole d’un nationalisme canadien émergent. Ce phénomène est principalement dû au fait que des soldats provenant de tous les coins du Canada, combattant ensemble pour la première fois dans le cadre d’une force unifiée d’attaque au sein du Corps canadien, ont réussi à enlever la crête de Vimy. Le brigadier-général A.E. Ross a eu, à ce propos, ce mot resté célèbre : « Pendant ces quelques minutes, j’ai assisté à la naissance d’une nation. » Le triomphe de Vimy aboutit également, deux mois plus tard, au remplacement à titre de dirigeant du Corps de sir Julian Byng, ayant bénéficié d’une promotion, par Arthur Currie, qui en devient ainsi le premier commandant canadien.

Vimy devient également l’emblème des sacrifices consentis par les Canadiens durant la Première Guerre mondiale et en particulier des 60 000 morts au combat, sacrifices qui convainquent le premier ministre Robert Borden de tenter de sortir de l’ombre de la Grande-Bretagne et de tout faire pour que le Canada et les autres dominions disposent d’une représentation séparée lors des pourparlers de paix de Paris après la guerre.

Le sentiment de fierté nationale des Canadiens et leur confiance dans leur destin en tant que nation dont l’étincelle a été la bataille de la crête de Vimy sont entretenus, durant les décennies suivantes, par la construction d’un imposant monument commémoratif en calcaire au sommet de la Côte 145 sur la crête de Vimy sur lequel sont inscrits les noms des 11 285 Canadiens morts en France durant la Première Guerre mondiale restés sans sépulture connue. Ce monument d’un blanc immaculé qui semble s’envoler dans les airs, érigé sur un terrain offert par la France au Canada, attire les pèlerins depuis près d’un siècle, perpétuant l’image emblématique de Vimy comme l’endroit où le Canada a accédé à l’âge adulte.

Fabrication d’un mythe

Durant les dernières décennies, une nouvelle génération de chercheurs a remis en cause le statut emblématique de la bataille de la crête de Vimy en faisant valoir que sa perception par les Canadiens relève de la fabrication du mythe plutôt que d’une réelle compréhension historique.

Vimy constitue un moment de fierté pour le Canada. Il faut cependant noter qu’en dépit de cette victoire impressionnante, la bataille en elle-même n’a eu que peu d’influence stratégique sur le résultat de la guerre. Ni la conquête de la crête de Vimy, ni même la bataille d’Arras dans son ensemble à laquelle elle s’intègre ne sont en effet suivies d’une percée massive des alliés. Comme l’écrit l’historien Andrew Godefroy dans Vimy Ridge, a Canadian Reassessment : « La perte de quelques kilomètres de terrain, même s’ils revêtaient une importance locale capitale, a finalement eu peu de répercussions pour l’armée allemande à l’échelle de la guerre dans son ensemble. » La guerre va faire rage pendant encore 19 mois après Vimy et de nombreux Canadiens ayant survécu et triomphé sur la crête vont y laisser leur vie. D’autres batailles menées par les Canadiens, comme la victoire d’Amiens en 1918, bien que beaucoup moins célèbres, ont eu un impact plus important sur le cours du conflit.

D’autres historiens ont également fait remarquer que la bataille de Vimy n’était pas à mettre au crédit exclusif des Canadiens. Non seulement sir Julian Byng, le commandant du Corps canadien, est un officier britannique, mais des dizaines d’autres officiers servant dans le Corps, notamment le major Alan Brooke qui sera plus tard feld-maréchal de l’état-major général de l’Empire britannique lors de la Deuxième Guerre mondiale et qui joue un rôle fondamental dans la planification des barrages d’artillerie lors de la bataille de la crête de Vimy, le sont également. Enfin, s’il est vrai que la majorité des fantassins partant à l’attaque de la crête sont canadiens, il n’en demeure pas moins qu’ils n’auraient jamais réussi à gravir ses pentes sans le soutien de l’artillerie, des ingénieurs et des unités d’approvisionnement britanniques.

On a également fait valoir que c’est parce qu’elle a eu lieu un lundi de Pâques et qu’elle a pris, par la même, une signification religieuse que cette bataille a été élevée au rang de mythe au Canada. Comme l’écrit l’historien Jonathan Vance dans A Canadian Reassessment : « Une fois établi le lien entre la bataille et la résurrection du Christ, il ne reste plus qu’un petit pas à franchir pour faire de Vimy l’événement fondateur de la naissance d’une nation. Dans un contexte où des bataillons originaires de toutes les provinces du pays combattent côte à côte à l’occasion d’une opération méticuleusement planifiée et exécutée avec le plus grand soin, le Corps canadien devient une métaphore de la nation elle-même. »