Artistes de guerre

Sous l'égide du Bureau canadien des archives de guerre de l'Armée canadienne, lord Beaverbrook (Max Aitken) et lord Rothermere fondent, pendant la Première Guerre mondiale, le premier programme officiel d'art militaire connu sous le nom de Canadian War Memorials Fund. Depuis sa création en 1916 jusqu'à sa dissolution en 1919, le programme embauche au-delà de 60 artistes britanniques, australiens, yougoslaves, belges et canadiens qui produisent des toiles, des oeuvres sur papier et des sculptures représentant la participation du Canada à la Grande Guerre. Aucune des 800 oeuvres montrant des travailleurs dans les fermes et les usines, sur le front civil ou dans les champs dévastés par la guerre en France et en Flandre, n'est exposée durant la guerre. Par contre, une fois la guerre terminée, quantité d'oeuvres sont exposées à Londres, New York, Ottawa, Toronto et Montréal.

Ces expositions démontrent non seulement que le Canada est le premier à mettre sur pied un programme d'art militaire, mais aussi qu'elles constituent des témoignages visuels incomparables de la guerre. Le tableau For What? de F. H. Varley prouve à quel point les artistes de guerre voient la face sombre et cachée de la guerre. De même, le Screened Road A d'A. Y. Jackson montre que le paysage dévasté et criblé de trous par la guerre, est un sujet digne des artistes de guerre. Toutefois, la valeur du programme ne se limite pas à la collection d'oeuvres produites. Au lendemain de la guerre, en participant aux expositions organisée par le programme, les artistes de guerre peuvent faire juger leurs oeuvres par les critiques les plus influents et par les représentants de galeries d'art. Le fait d'avoir peint des paysages de France et de Flandre, d'avoir vu les scènes de guerre représentées dans les tableaux des modernistes britanniques et d'avoir pu rencontrer d'importants critiques d'art et mécènes, ainsi que des représentants de galerie d'art de grande renommée, permettra au Groupe des Sept de l'Ontario et à ses disciples d'obtenir une reconnaissance nationale. Le programme fournit aux Canadiens des souvenirs de leur participation à la guerre et accorde à l'art et aux artistes canadiens une place importante dans le cadre culturel de l'entre-deux-guerres.

À l'automne de 1939, quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, les artistes canadiens sont mis, une fois de plus, à contribution grâce à l'expérience du Canadian War Memorials Fund. Cependant, le Canada ne dispose d'aucun programme officiel d'art militaire avant 1943. Créé en bonne partie grâce aux efforts de Vincent Massey et du directeur de la Galerie nationale du Canada, H.O. McCurry, le programme devient la responsabilité du ministère de la Défense nationale. Cette fois, seuls les artistes canadiens enrôlés dans l'armée sont embauchés. Bien que plus modeste que la production du Canadian War Memorial Fund (seulement 32 artistes reçoivent des commandes à titre d'artistes de guerre), la production de la Deuxième Guerre mondiale montre les activités militaires canadiennes en Afrique du Nord, à Kiska (au large des côtes de l'Alaska), dans l'Atlantique Nord et dans le Pacifique, de même qu'au Canada, en Grande-Bretagne et en Europe. Contrairement aux tableaux réalisés au cours de la Première Guerre mondiale, les toiles sont exposées durant la guerre et parfois même sont installées à l'arrière du champ de bataille, de manière à informer le personnel civil et militaire de la contribution du Canada à l'effort de guerre.

Dans l'ensemble, la collection comprend plus de 1000 oeuvres qui représentent davantage les hommes et les machines que les paysages. Tank Advance, réalisée en 1944 par Lawren P. Harris, évoque à merveille l'atmosphère, le ton et l'emprise de la machine sur le paysage. Dead German on the Hitler Line de Charles F. Comfort dépeint les horreurs engendrées par la guerre. Tragic Landscape d'Alex Colville juxtapose la terreur de la guerre à la paix et à la tranquillité de la nature domestiquée. Il se dégage du contraste entre ces deux réalités un sentiment d'angoisse et d'incertitude qui deviendront plus tard la marque de commerce de l'oeuvre de Colville.

Le Canada ne sollicite aucun artiste pour représenter les activités militaires durant la guerre de Corée. Cela n'empêche pas des soldats comme Ted Zuber, à leur retour au Canada, de décrire de leur propre chef leur expérience sur la ligne de front. De même, le gouvernement canadien ne demande pas à des artistes de décrire les opérations de maintien de la paix au Congo. Cependant, en 1967, le ministère de la Défense nationale crée le Programme d'aide des Forces canadiennes aux artistes civils. Cet organisme envoie des artistes civils au Viêt-nam, en Europe et au Moyen-Orient, entre autres, afin que les Forces armées canadiennes continuent d'être représentées comme elles l'ont été pendant la Première Guerre mondiale. Jusqu'ici, une vingtaine d'artistes ont participé au programme. Toutefois, Robert Hyndham, Mary Leach, Ted Zuber et Graham Wragg n'ont pas réussi à produire des oeuvres du calibre de celles de Jackson, Varley, Comfort, Harris ou Colville. La communauté artistique canadienne ne manifeste plus d'intérêt pour cette forme d'art considérée comme démodée et éclipsée par la photographie et le film.