L’exploration humaine de l’Arctique a commencé il y a environ 5 000 ans et s’est poursuivie pendant de nombreux siècles. Les premiers à s’y aventurer ont été les Paléoesquimaux à la recherche d’une terre sur laquelle s’installer, suivis des peuples membres de la culture de Thulé, les ancêtres des Inuits. L’exploration européenne de cette région a débuté au Xe siècle avec les Vikings et, après une courte pause, a repris avec les Anglais à l’époque élisabéthaine (1558‑1603). Au cours des siècles qui ont suivi, des explorateurs ont pénétré dans l’Arctique à la recherche de ressources, de connaissances scientifiques, de prestige national, de renommée personnelle et d’un passage du Nord‑Ouest qui serait navigable. Parmi ces explorateurs, ceux qui ont connu le succès se sont adaptés aux rudes conditions locales et se sont approprié les outils et les habitudes des peuples autochtones du Nord.

Paléoesquimaux et peuples de la culture de Thulé

Il y a environ 5 000 ans, ce sont des groupes de Sivullirmiut, également connus sous le nom de Paléoesquimaux, qui explorent pour la première fois les côtes et les îles de l’Arctique canadien. Bien que les archéologues ne soient pas d’accord sur leur origine exacte, il est probable que ces Paléoesquimaux sont partis de Sibérie et se sont aventurés à traverser le détroit de Béring sur des bateaux ou sur la mer gelée. Ils se sont ensuite déplacés vers l’est en petits groupes, adaptant, au fur et à mesure qu’ils progressaient sur les terres et sur la glace de l’archipel Arctique, leurs techniques de chasse et la technologie de leurs outils à l’environnement. Ce processus de déplacement et d’exploration s’est poursuivi dans un contexte où le mode de vie paléoesquimau connaissait une transition vers la culture de Dorset. Il y a environ 1 000 ans, un autre groupe humain que l’on désigne sous le nom de peuples de la culture de Thulé, les ancêtres des Inuits, migre également vers l’Arctique canadien en provenance des côtes de l’Alaska, explorant la région et s’y implantant.

Premières tentatives européennes : de la fin du Xe siècle au début du XVIIe siècle

Après leur arrivée dans l’archipel Arctique, des groupes membres de la culture de Thulé entrent en contact avec des Vikings, les premiers Européens à explorer certaines régions de l’Arctique nord‑américain. Après s’être implantés le long de la côte sud‑ouest du Groenland à la fin du Xe siècle, des groupes de Vikings se risquent jusqu’aux limites orientales de l’Arctique canadien à la recherche de nouvelles terres et de partenaires commerciaux.

L’exploration de l’Arctique connaît un renouveau à l’époque élisabéthaine (1558‑1603), dans un contexte où des navigateurs anglais sont à la recherche d’un raccourci vers l’Extrême‑Orient qui passerait par les océans du nord de l’Amérique, le fameux passage du Nord‑Ouest. Martin Frobisher, en quête de cette nouvelle voie maritime en 1576, se retrouve bloqué par l’île de Baffin; après avoir découvert de la marcassite sur l’île, un minéral qu’il prend à tort pour de l’or, il remet à plus tard sa recherche du passage du Nord‑Ouest et dirige deux expéditions supplémentaires sur l’île de Baffin, en 1577 et en 1578, pour y recueillir des tonnes de roches sans aucune valeur. John Davis aspire, lui aussi, à découvrir le fameux passage du Nord‑Ouest : il conduit des expéditions en ce sens en 1585, 1586 et 1587, explorant le détroit de Davis et le golfe de Cumberland, appelé aujourd’hui baie de Cumberland, et réussissant à trouver l’entrée du détroit d’Hudson. Convaincu que le passage du Nord‑Ouest se situe bien dans cette direction, Henry Hudson pénètre la baie d’Hudson en 1610, pour se retrouver finalement à dériver dans une chaloupe à la suite d’une mutinerie.

En 1616, l’un de ces mutins, Robert Bylot, se joint à William Baffin pour explorer la baie de Baffin, réussissant à apercevoir les deux chenaux conduisant vers l’ouest que sont les détroits de Jones et de Lancaster. Toutefois, les eaux couvertes de glace de ces détroits et les mirages leur font croire, à tort, qu’il s’agit de baies sans issue, une erreur fréquente chez les explorateurs arctiques. Le littoral arctique de l’Amérique du Nord demeure ensuite inexploré pendant deux siècles, les explorateurs tentant de trouver un passage du Nord‑Ouest sur la terre ferme dans des régions plus australes.

En 1771, Samuel Hearne réussit, en s’appuyant sur une aide conséquente des peuples autochtones et sur leurs technologies, à atteindre le littoral arctique en descendant le cours de la rivière Coppermine. En 1789, Alexander Mackenzie fait de même en naviguant sur le fleuve Mackenzie. Cependant, l’un comme l’autre n’apprend pas grand‑chose sur les côtes adjacentes. À l’orée du XIXe siècle, la pénétration européenne dans l’immense archipel arctique se limite à quelques bandes isolées bordant la côte orientale de l’île de Baffin minutieusement explorées.

Royal Navy et passage du Nord‑Ouest : début du XIXe siècle

À la recherche d’une mission après la fin des guerres napoléoniennes en 1815, l’Amirauté britannique relance sa quête du passage du Nord‑Ouest. Cette décision relève plus d’une tentative de renforcement du prestige national et d’accroissement des connaissances que d’une véritable conviction que la marine britannique pourrait effectivement découvrir une voie commerciale viable traversant l’archipel Arctique.

En 1818, John Ross fait le tour de la baie de Baffin; toutefois, à l’instar de William Baffin, il estime que le détroit de Lancaster n’est qu’une baie. En 1819‑1820, William Edward Parry réussit à prouver que ce détroit constitue en fait un passage vers des mers occidentales encore inconnues. Entravé par les glaces, il navigue le long du détroit de Parry, composé des détroits de Lancaster, de Barrow et du Vicomte de Melville, pour atteindre l’île Melville où il passe l’hiver. De l’autre côté du détroit de M’Clure, étranglé par les glaces, il réussit à entrevoir au loin l’île Banks. Au cours d’un voyage ultérieur, il pénètre dans l’inlet Prince‑Régent, où il perd un navire dans les glaces. Entre 1829 et 1833, James Ross se joint à son oncle John dans le cadre d’une expédition qui se retrouve bloquée par les glaces à proximité de l’extrémité orientale de la péninsule de Boothia. En s’appuyant sur les nombreuses connaissances acquises auprès d’Inuits venus visiter le camp que les membres de l’expédition ont installé, James Ross réussit à se rendre en traîneau jusqu’à l’île du Roi‑Guillaume, devenant ainsi le premier Européen à atteindre le pôle Nord magnétique, un exploit scientifique majeur. Ces premières expéditions permettent de réaliser combien l’été arctique est bref et démontrent que, même lorsque les conditions de glace sont bonnes, un voilier ne saurait naviguer dans ces eaux que pendant à peine deux mois avant d’être immobilisé par la glace.

Au sud, entre 1819 et 1839, des expéditions en canot et en petite embarcation, dirigées par John Franklin puis par Thomas Simpson, explorent un chenal le long du littoral continental, de la mer de Beaufort à l’isthme de Boothia. En 1845, John Franklin part d’Angleterre avec pour objectif de relier ce chenal et le détroit de Parry et d’enfin compléter le passage du Nord‑Ouest. Mais ses deux navires ne reviennent pas à leur port d’attache et pendant deux ans, personne ne signale leur présence. La Grande‑Bretagne et les États‑Unis envoient plusieurs expéditions de secours entre 1847 et 1859. Cependant, les navires étant pris dans les glaces pendant la majorité de l’année, il est difficile de conduire de façon suffisamment minutieuse des recherches d’équipages disparus. De petites expéditions se mettent en quête de traces et d’indices en transportant des équipements et des fournitures sur des traîneaux. Bien qu’elles ne réussissent pas dans leur mission, ces expéditions réussissent toutefois à établir la cartographie d’une grande partie de l’archipel canadien.

John Rae et Richard Collinson explorent et cartographient les côtes des îles situées les plus à proximité du littoral continental, tandis que quatre équipages de l’escadron du capitaine Horatio Austin en font de même, en 1850‑1851, pour les deux rives du détroit de Parry. Sir Edward Belcher explore, entre 1852 et 1854, la région autour de l’île Exmouth et du nord de l’île Cornwall et navigue le long d’un détroit, auquel on donnera ultérieurement son nom, conduisant jusqu’au détroit de Jones. Au cours d’un périple en traîneau de plus de 2 100 km, Leopold McClintock, grand spécialiste de ce type d’expéditions, découvre et explore différentes parties de l’île du Prince‑Patrick et de l’île Eglinton.

Robert McClure découvre le passage du Nord‑Ouest : 1850‑1851

On attribue souvent à Robert McClure, un explorateur irlandais, le mérite d’avoir été le premier à avoir découvert et exploré le passage du Nord‑Ouest. Parti de Plymouth en Angleterre le 20 janvier 1850 comme capitaine du vaisseau de secours Investigator, il a pour objectif de retrouver l’expédition perdue de John Franklin. Contournant l’Amérique du Sud, il pénètre dans l’océan Arctique par le détroit de Béring. Au cours du voyage, il découvre le détroit du Prince‑de‑Galles qu’il traverse pour aboutir à l’extrémité nord‑est de l’île Banks, empruntant ainsi effectivement pour la première fois le passage du Nord‑Ouest tant recherché. Par un trajet différent, il réussit à réaliser l’objectif pour lequel John Franklin avait péri : découvrir le segment manquant entre le voyage de William Edward Parry en provenance de l’est et le levé côtier de John Franklin en provenance de l’ouest. Toutefois, à l’image de ce dernier, il se retrouve pris dans la banquise. En septembre 1851, il trouve refuge dans la baie de Mercy sur la côte septentrionale de l’île Banks où l’Investigator reste prisonnier des glaces pendant 18 mois. Son équipage est proche de périr lorsqu’un détachement de l’escadron d’Edward Belcher, commandé par le capitaine Henry Kellett, vient à son secours.

Toujours à la recherche de John Franklin : 1851‑1859

Après les tentatives de Robert McClure, les recherches pour retrouver John Franklin et ses hommes se poursuivent. John Rae, en 1851, et Richard Collinson, en 1853, atteignent pratiquement leur but, mais doivent faire demi‑tour sans avoir pu repérer les navires naufragés. En 1854, John Rae apprend auprès des Inuits que, des années auparavant, de nombreux Européens ont péri dans la partie ouest de l’île du Roi‑Guillaume et sur le continent adjacent. En 1859, Leopold McClintock atteint l’île par bateau et en traîneau et comprend que les navires de John Franklin ont été pris par les glaces dans cette région. Les équipages ont, eux, succombé de la faim et du scorbut en essayant d’atteindre le continent.

Navigation dans le passage du Nord‑Ouest : 1903‑1906

Bien qu’on ait désormais établi le tracé du passage du Nord‑Ouest, on retardera longtemps le moment d’y naviguer. En effet, aucun voilier ne peut espérer le traverser, et aucun bateau à vapeur n’est en mesure d’embarquer suffisamment de charbon pour se frayer un chemin à travers la banquise qu’il est certain d’avoir à affronter. Cependant, de 1903 à 1906, l’explorateur norvégien Roald Amundsen utilise un moteur à combustion interne pour propulser son navire de 47 tonnes, le Gjøa, d’un océan à l’autre. S’il est vrai qu’il revient à Robert McClure d’avoir, avant les autres, découvert la route par bateau et par traîneau, c’est bien Roald Amundsen qui est le premier à accomplir la traversée du passage du Nord‑Ouest en bateau en un seul voyage. Entre 1940 et 1942, le sergent Henry Larsen de la GRC réalise la traversée du passage d’ouest en est, et accomplit le voyage de retour en 1944.

Grand Nord : de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle

Les découvertes plus au nord sont largement attribuables à des Américains et à des Scandinaves. L’Anglais E.A. Inglefield et les Américains E.K. Kane, I. Hayes et C.F. Hall traversent le chenal entre le Groenland et l’île d’Ellesmere, tandis que l’expédition polaire britannique menée par G.S. Nares en 1875‑1876 parachève la carte de la côte est de l’île. En 1876, P. Aldrich contourne la pointe la plus septentrionale de l’île d’Ellesmere et nomme cap Columbia le point situé à l’extrême nord du territoire canadien actuel. Le Norvégien Otto Sverdrup explore, entre 1898 et 1902, la côte occidentale de l’île d’Ellesmere. Il réalise également, avec ses hommes, un levé de l’intégralité de la côte de l’île Axel Heiberg, découvrant et cartographiant de surcroît, en direction de l’ouest, les îles Amund Ringnes, Ellef Ringnes et King Christian.

Entre 1913 et 1918, le groupe du Nord de l’Expédition canadienne dans l’Arctique, dirigé par Vilhjalmur Stefansson, suit les contours du plateau continental du Canada et découvre quelques‑unes des dernières grandes terres émergées de la planète encore inconnues, notamment les îles Lougheed, Borden, Mackenzie King, Meighen et Brock, tout en dérivant dangereusement, mais à dessein, parmi les glaces flottantes. Les Inuits et les Inupiat apportent une contribution considérable à la réussite de son expédition, enseignant aux explorateurs comment se déplacer avec efficacité, s’habiller adéquatement pour les conditions météorologiques et vivre des ressources de la terre. Malgré les succès du groupe du Nord, l’expédition est minée par des dissensions internes amplifiées par le naufrage de son navire amiral, le Karluk, qui entraîne la mort de onze membres de l’expédition à laquelle s’ajouteront les décès de six personnes supplémentaires durant le reste du périple.

Au cours des années 1910 et 1920, plusieurs expéditions américaines, convaincues qu’il existe encore des terres à découvrir autour du pôle Nord, continuent à parcourir la région au nord de l’île d’Ellesmere. Finalement, des vols aériens sur la région vont prouver qu’il s’agissait d’un faux espoir. L’avion modifie la nature de l’exploration polaire et permet la cartographie aérienne de l’archipel. En 1948, un Avro Lancaster de l’Aviation royale du Canada effectue un levé de la côte australe de l’île de Baffin, repérant avec précision les dernières grandes îles à ajouter à la carte de l’archipel Arctique canadien, à savoir l’île Prince‑Charles, l’île Foley et l’île Air Force.