Américains

On considère généralement que la migration de part et d'autre de la frontière canado-américaine est un phénomène naturel, une diffusion à travers une frontière semi-perméable, et que les similitudes entre le Canada et les États-Unis contribuent à faciliter ces échanges. Il y a du vrai dans ces assertions pour une grande partie de l'histoire nord-américaine, mais il arrive souvent qu'on exagère l'importance de ces facteurs. De plus, de chaque côté de la frontière, on a adopté des réglementations qui, au cours des 25 dernières années, ont rendu cette migration beaucoup plus difficile.

Migration réciproque

Tout acte de migration est, en soi, une aventure, et même le migrant nord-américain a par moments été motivé par l'esprit d'aventure. L'interpénétration entre le peuple canadien et le peuple américain est telle qu'aucun Canadien ne peut avoir échappé à son influence. Seulement 1,3 p. 100 de la population totale du Canada en 1951 (la plus récente statistique disponible) serait née aux États-Unis. Cette donnée est trompeuse car, à l'époque, les dirigeants canadiens étaient peu disposés à reconnaître aux Américains une origine ethnique distincte, de sorte que ceux-ci n'ont jamais figuré dans une catégorie à part dans le recensement canadien. Ce n'est qu'en 1991 que les citoyens canadiens d'origine américaine ont pu choisir de s'identifier comme tels, encore fallait-il qu'ils écrivent eux-mêmes leur pays d'origine.

C'est pourquoi il a toujours été extrêmement difficile d'identifier les Américains dans les données de recensement, car beaucoup trop de statistiques s'appuient sur les vieux listages de « personnes nées aux États-Unis ». De toute évidence, cette approche est assez limitée. Malgré les difficultés statistiques, on peut dire que les Américains constituent un des plus anciens apports migratoires au Canada et, à en juger par les fluctuations, l'un des plus persistants. Au fil des années, jusqu'à trois millions d'immigrants américains ont pu immigrer au Canada, à commencer par les Planters yankees venus en Nouvelle-Écosse au milieu du XVIIIe siècle, puis les Loyalistes de la fin du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le Canada a accueilli deux millions d'immigrants américains (environ 20 p. 100 de l'immigration totale). Ainsi, les États-Unis ont toujours été l'une des trois ou quatre nations d'origine les plus importantes parmi les immigrants canadiens, bien que leur contribution ait largement été occultée.

La proximité des deux pays a relativement facilité les allers et les retours de chaque côté de la frontière, mais il est facile de surestimer le caractère transitoire de l'immigration américaine. Entre la Première Guerre mondiale et les années 70, les citoyens américains étaient sensiblement moins portés à se faire naturaliser que d'autres ressortissants étrangers. Cependant, entre 1902 et 1914, par exemple, plus de 74 000 Américains sont devenus citoyens canadiens, soit plus du tiers de tous les Canadiens naturalisés au cours de cette période. Pendant tout le XXe siècle, un dixième des immigrants américains ont obtenu la citoyenneté canadienne, soit 7 p. 100 de tous les étrangers naturalisés. Même si un grand nombre d'Américains sont venus au Canada puis sont rentrés aux États-Unis, de nombreux autres sont demeurés au Canada et y ont fait leur vie.

Meilleures chances de succès et refuge

L'immigration américaine est en grande partie constituée de personnes à la recherche de terres, de nouvelles ressources ou de meilleures chances de succès. Cependant, il y a toujours eu une minorité d'immigrants américains venus au Canada pour y trouver refuge contre l'oppression politique ou religieuse. Parmi les réfugiés américains, on compte les Loyalistes, des Noirs fugitifs, des résistants à la guerre, des réfractaires et quelques groupes religieux, tels les Quakers, les Mennonites et les Huttérites, dont la migration a toujours été associée à leur Pacifisme. Les mormons (voir Église Mormone), quant à eux, sont venus au Canada en quête d'une plus grande tolérance à l'égard de leurs croyances religieuses.

Les immigrants américains sont issus de toutes les régions des États-Unis (mais plus particulièrement des États limitrophes) et de tous les groupes ethniques (mais plus particulièrement des groupes britanniques et nord-européens). Traditionnellement, le Canada ouvre ses portes aux immigrants américains qui possèdent des biens personnels et des compétences techniques, comme en témoigne sa Politique D'Immigration. Toutefois, les Américains n'ont pas tous été considérés comme des immigrants idéals. Depuis la fin des années 1800, la politique en matière d'immigration est arrivée à exclure la plupart des Noirs, des éléments présumés subversifs et des pauvres des milieux urbains. Qui plus est, on a souvent reproché aux immigrants américains leur manque d'« engagement » envers le Canada.

Migration

Le plus important mouvement d'immigrants américains s'est produit entre 1895 et 1915, époque où les chemins de fer étaient bien établis dans l'Ouest et où les terres fertiles, mais peu coûteuses, commençaient à se faire rares aux États-Unis. Les fermiers américains ont déferlé sur le Canada. Dans l'Ouest, ils étaient presque aussi nombreux que les immigrants en provenance des îles Britanniques, peu enclins à l'agriculture. Les effets de cette migration se font encore sentir dans le nombre relativement élevé de personnes nées aux États-Unis qui vivent en Alberta et en Saskatchewan, dans la proportion de fermiers parmi les citoyens d'origine américaine et, de manière plus contestable, dans les opinions politiques de ces provinces, qui diffèrent considérablement de celles du reste du Canada.

Les Américains ont toujours recherché et trouvé des terres au Canada, appliquant leur expérience à l'exploitation de terres qu'ils percevaient à peine comme étrangères. À mesure que l'Amérique du Nord britannique et le Canada se distinguaient sur le plan politique pour devenir de plus en plus britanniques, l'influence américaine a décliné dans les domaines de l'éducation, de la religion et de la culture. La Guerre De 1812 , qui a provoqué une forte vague d'immigrants britanniques entre 1815 et 1850, marque une point tournant. Néanmoins, un petit nombre d'ouvriers qualifiés et d'entrepreneurs américains sont venus s'établir au Canada au cours du XIXe siècle, particulièrement en Ontario, et y ont joué un rôle important dans certaines industries comme la fabrication de produits en métal ou la transformation du bois d'oeuvre.

Les immigrants américains ont aussi participé à de nombreuses entreprises déterminantes dans l'histoire canadienne : la traite des fourrures, l'exploration, la découverte et l'exploitation des ressources, les débuts de l'industrialisation (tant du côté patronal qu'ouvrier), la construction de ponts et de chemins de fer et la recherche scientifique moderne. Encore une fois, la proximité des deux pays a contribué à inciter les immigrants à profiter des possibilités qu'offrait le Canada, et ils sont venus avec l'avantage d'une technologie comparativement plus complexe et plus avancée. Toutefois, la participation des immigrants américains a été minime dans certains secteurs comme les banques canadiennes et le droit. En outre, les pionniers américains ont joué un rôle de premier plan parmi les leaders du mouvement de protestation agraire (voir Populisme) et le mouvement syndical de l'Ouest, particulièrement celui des Wobblies (Industrial Workers of the World) et celui des socialistes dans les localités minières. Il n'empêche que, tout bien considéré, l'Angleterre a probablement inspiré davantage le radicalisme social et économique en milieu urbain.

Jusqu'à tout récemment, les immigrants américains se sont plus volontiers dispersés dans le pays que les autres immigrants. Traditionnellement, ils ont formé des concentrations relativement fortes dans certaines zones frontalières comme la péninsule de Niagara, mais ils ont aussi été moins portés à affluer dans les villes que les immigrants des autres pays. Le recensement de 2006 mentionne 316 350 personnes d'origine américaine (réponses uniques et multiples) au Canada.

De plus en plus, ils sont attirés par le charme naturel de certains lieux et de certaines régions, comme les côtes est et ouest du pays. En 1951, tandis que les immigrants nés aux États-Unis représentaient 8 p. 100 de tous les immigrants nés à l'étranger, ils en représentaient 10 p. 100 en Colombie-Britannique et 31 p. 100 dans les provinces de l'Atlantique. En 2006, seulement 4 p. 100 de Canadiens-américains habitent dans les provinces de l'Atlantique, approximativement 12 p. 100 des personnes au Québec mentionnent l'origine américaine, un-tiers habitent en Ontario (36%), et environ la moitié habitent dans les provinces des Prairies et en Colombie-Britannique (48%).

Vie économique

Les immigrants américains de ce siècle sont en moyenne plus riches que les autres immigrants. Entre 1964 et 1972, ils ont apporté au Canada un capital trois fois plus élevé par personne que la moyenne de tous les immigrants. Pendant qu'ils sont au Canada, les Américains ont aussi tendance à accumuler plus de richesses. Par exemple, ils représentaient 43 p. 100 de tous les immigrants nés à l'étranger et possédant des terres d'une superficie supérieure à 951 acres. De plus, en 1970, la proportion d'immigrants américains se situant dans l'échelle supérieure des salaires était plus élevée que chez tout autre groupe d'origine étrangère.

Traditionnellement, on trouve parmi les immigrants américains un nombre disproportionné d'administrateurs et de propriétaires qui tendent à se concentrer dans les industries et les régions où les investissements américains sont le plus élevés (voir Investissement Étranger). L'exploitation des ressources (par exemple, la prospection et l'extraction de pétrole et de gaz naturel en Alberta) a attiré les investissements américains les plus importants et, apparemment, le plus grand nombre d'immigrants de la classe des gestionnaires. Cette prépondérance a commencé à diminuer dans les années 60, au profit notamment du secteur de l'informatique. Au milieu des années 60, l'image de cadre ou de technicien transitoires associée à l'immigrant américain a brusquement changé avec l'arrivée massive de membres des professions libérales, spécialement des professeurs d'université et des artistes, qui sont venus au Canada en invoquant souvent le sentiment d'aliénation que leur inspire le mode de vie américain, aggravé par la Guerre Du Viêt-Nam.

Pendant les deux derniers siècles, les entrepreneurs américains se sont signalés dans l'industrie manufacturière, surtout dans les secteurs étroitement liés à l'exploitation des ressources naturelles (par exemple, les pâtes et papiers et l'énergie hydroélectrique). Ces ressources ont souvent été exploitées par des firmes américaines pour répondre essentiellement aux besoins du marché américain. C'est le cas de la fabrication du papier journal, dont la consommation par habitant aux États-Unis est montée en flèche de 8 lb en 1890 à 62 lb en 1929. Les « succursales » d'entreprises appartenant à des Américains et contrôlées à partir de sièges sociaux aux États-Unis dominaient l'industrie dans les années 1890 et continuent à prospérer de nos jours, mais il est de plus en plus fréquent d'y trouver des administrateurs canadiens. Nombre de leurs administrateurs d'origine américaine ainsi que d'anciens gestionnaires américains de firmes canadiennes ont fait bien plus qu'un simple « service de garnison ». Ils ont fondé des établissements d'importance et même des villes (par exemple, Walkerville, en Ontario, et Hull, au Québec) et ont généralement apporté une contribution à la société canadienne.

Cependant, la proportion d'administrateurs parmi les immigrants américains a commencé à chuter peu après la Deuxième Guerre mondiale, de sorte que dans les années 60 la population active d'immigrants américains était manifestement composée de membres des professions libérales. Entre 1962 et 1980, 44 p. 100 des immigrants américains ayant l'intention de joindre les rangs de la population active canadienne se décrivaient comme des travailleurs professionnels (par opposition à 31 p. 100 des travailleurs immigrants britanniques et à 24 p. 100 de tous les travailleurs immigrants). La répartition de ces travailleurs selon la profession était particulière en ce sens qu'elle comptait de fortes concentrations dans le travail religieux, le travail social et l'enseignement universitaire.

Vie culturelle

L'influence des immigrants américains sur la vie culturelle canadienne est difficile à évaluer parce que la culture canadienne dans son ensemble a toujours été influencée par la culture américaine (populaire ou autre). Un grand nombre des résistants à la guerre du Viêt-nam venus au Canada à la fin des années 60 ont été frappés par l'absence d'une culture canadienne distincte. Ironiquement, leurs appels en faveur de l'indépendance culturelle du Canada ont souvent été dénigrés par les Canadiens comme étant d'« inspiration américaine ». Les Canadiens nés aux États-Unis ou de descendance américaine ne se sont jamais organisés en tant que groupe ethnique conscient de sa différence, principalement parce qu'ils ne se sont jamais tellement sentis « étrangers » au Canada et qu'ils peuvent très facilement retrouver leur identité américaine. Par ailleurs, la perception d'un vague sentiment d'hostilité envers les Américains au sein de la société canadienne a contribué à tempérer les ardeurs d'une conscience ouvertement américaine.

Depuis la Confédération canadienne, les immigrants et les pionniers américains les plus connus et les plus respectés sont probablement William Van Horne, Henry Wise Wood, C.D. Howe et Wilder Penfield. Chacun a laissé une trace indélébile dans l'histoire du Canada, que ce soit dans le chemin de fer Canadien Pacifique, le populisme agraire, les aspects du libéralisme moderne au niveau fédéral et la cartographie du cerveau humain. Ils se sont tous identifiés au Canada de façon évidente, mais on a vraisemblablement surestimé l'absence de cette qualité chez les immigrants américains en général. Comme l'a dit Van Horne : « La construction de ce chemin de fer aurait transformé un empereur allemand en Canadien. »