Jeunesse et famille

Ishbel Marie Marjoribanks (prononcer « Marshbanks ») est la cinquième des sept enfants de sir Dudley Coutts Marjoribanks et Isabella Weir Hogg. Les Marjoribanks sont une éminente famille de propriétaires écossais, se targuant de descendre du roi d’Écosse Robert de Bruce, ayant fait fortune dans la banque et la finance. Associé dans une florissante affaire de brasserie, sir Dudley est député libéral de 1853 à 1868, puis de 1874 à 1880. Protestants évangéliques et réformateurs sociaux, les Hoggs sont de riches marchands irlandais d’ascendance écossaise. L’oncle maternel de Ishbel, Quintin « Piggy » Hogg, fonde des écoles pour les enfants pauvres et plaide pour l’émigration des familles défavorisées, faisant connaître les possibilités économiques qu’offrent le Canada et les autres colonies.

Formation

Ishbel passe son enfance à Londres et dans la propriété des Marjoribanks dans l’Invernesshire. Ce sont des tuteurs et des gouvernantes qui ont la responsabilité de l’éducation de l’enfant à domicile. Jeune adolescente, elle suit, accompagnée de sa gouvernante, des cours à l’Educational Institute of London puis reçoit de John Miller Dow Meiklejohn, premier professeur en sciences de l’éducation à la University de St. Andrews, des leçons de littérature anglaise. Ce dernier suggère au père de la jeune fille de lui faire suivre les enseignements du Girton College, un établissement réservé aux femmes nouvellement créé dans le cadre de la Cambridge University; toutefois, sir Dudley ne donne pas suite à cette proposition, sa fille devant plutôt, à son âge, faire ses débuts en société et se marier.

Mariage

Ishbel épouse John Campbell Hamilton‑Gordon, comte d’Aberdeen en 1877. Lord Aberdeen partage l’attachement de sa nouvelle épouse à la réforme sociale et, dès avant son mariage, lady Aberdeen avait dit, de son désir d’épouser cet homme, qu’il était « le rêve de sa vie ». Le couple partage son temps entre Londres et le comté d’Aberdeenshire en Écosse. Ils ont cinq enfants, dont quatre survivent jusqu’à l’âge adulte.

Philanthropie

Lady Aberdeen est passionnée par la réforme sociale et s’intéresse de près à l’émigration dans l’Empire britannique (voir Commonwealth). Elle crée l’association Onward and Upward qui offre la possibilité aux domestiques de suivre des cours par correspondance. En 1883, elle devient présidente de l’Aberdeen Ladies’ Union, une association qui aide les femmes citadines de la classe ouvrière et parraine de jeunes femmes émigrant au Canada. Libérale convaincue et admiratrice du premier ministre britannique William Gladstone, elle prend la tête de la Women’s Liberal Federation qui milite en faveur du droit de vote des femmes (voir Droit de vote des femmes au Canada).

Voyages au Canada

Lord et lady Aberdeen effectuent leur première visite au Canada en 1890. Lors de ce séjour au pays, puis à nouveau en 1891, la comtesse d’Aberdeen rencontre des immigrantes ayant été parrainées par l’Aberdeen Laidies’ Union, dont beaucoup travaillent dans des fermes familiales isolées des Prairies. C’est l’isolement de ces implantations qui l’incite à créer la Lady Aberdeen Association for Distribution of Literature to Settlers in the West, avec pour objectif de distribuer des magazines et des livres aux ménages des Prairies.

Lord et lady Aberdeen sont reconnus pour avoir lancé la première activité commerciale de culture fruitière de la région dans leur propriété de 13 000 acres de la vallée de l’Okanagan, le Coldstream Ranch.

Consort vice‑royale

Lord Aberdeen est nommé gouverneur général du Canada en 1893 et arrive à Québec avec son épouse l’année suivante. Le Montreal Daily Witness, un journal local, fait observer : « Lady Aberdeen est beaucoup plus connue que ne le sont habituellement les femmes de gouverneurs généraux et, de fait, on écrit beaucoup plus à son sujet et au sujet de ses activités qu’au sujet du comte. »

En tant que représentants de la Couronne au Canada, lord et lady Aberdeen aspirent à établir un dialogue avec la population canadienne de toutes les provinces. Dans des mémoires conjoints, We Twa, ils expliquent : « Nos plans prévoyaient que nous nous efforcerions de ne pas limiter nos réceptions à nos résidences officielles, Rideau Hall à Ottawa et la Citadelle à Québec, mais que nous essayerions de trouver, pour quelques semaines, des lieux adaptés où nous pourrions résider dans chacune des capitales provinciales tout au long de notre mandat. Nous entendions ainsi établir un contact avec toute la population. » Le gouverneur général et son épouse se bâtissent la réputation de mettre à bas les barrières sociales en dialoguant avec des gens de diverses origines économiques et culturelles, appartenant aussi bien à la communauté anglophone qu’à la communauté francophone.

Lady Aberdeen reçoit un diplôme honorifique de l’Université Queens en 1897, devenant ainsi la première femme à obtenir un tel diplôme au Canada. Évoquant cet épisode, elle écrit dans son journal : « Le cérémonial était bien arrêté et moi, j’étais toute tremblante. Les étudiants chantaient le célèbre For She’s a Jolly Good Fellow et scandaient What’s the matter with Lady Aberdeen? She’s all right, you bet! »

En 1898, lady Aberdeen est la première femme à prendre la parole à la Chambre des communes lorsqu’elle remercie les députés pour une porcelaine Royal Doulton peinte par 16 artistes de la Women’s Art Association reçue en cadeau. Le journaliste du Globe qui assiste à la séance raconte : « Son discours était grandiose, digne de l’éloquence des plus grands orateurs; sa voix frémissante et passionnée suscitait émotion et adhésion; tous ceux qui l’écoutaient avaient les larmes aux yeux; je n’ai jamais vu un public captivé à un tel point par une femme. »

Par ailleurs, on devrait à lady Aberdeen l’introduction au Canada du golden retriever, une race de chien que son père aurait été le premier à élever (voir Chien).

Conseil national des femmes du Canada

Lady Aberdeen crée le Conseil national des femmes du Canada (CNFC) en 1893, une fédération non partisane d’organisations de femmes (voir Mouvements de femmes au Canada). Comme elle l’explique dans ses mémoires : « À cette époque, les femmes des différentes provinces connaissaient très peu la vie et le travail des femmes des autres provinces. Il est extraordinaire de constater comment les préjugés naturels s’évanouissaient aussitôt qu’elles se rencontraient, collaboraient à une même cause et obtenaient des succès dans le cadre d’efforts communs. » Contrairement aux États‑Unis, où le Council of Women avait, dès le départ, intégré le vote des femmes parmi ses priorités, le Conseil canadien met, à sa création, plutôt l’accent sur la réforme sociale et ne milite pour le vote des femmes en tant que politique officielle de l’organisation qu’à partir de 1910.

Infirmières de l’Ordre de Victoria et pavillons hospitaliers

Lady Aberdeen joue un rôle clé dans la fondation des Infirmières de l’Ordre de Victoria, une organisation créée en l’honneur du jubilé de diamant de la reine Victoria. Après la réunion du CNFC de 1896, elle décrit dans un mémoire une situation « où de jeunes mères et des enfants décèdent parce que les maris ou les pères sont contraints de faire de longs voyages épuisants pour obtenir l’aide médicale et les soins infirmiers qui auraient pu leur sauver la vie s’ils avaient été accessibles plus rapidement. » Cette nouvelle organisation est mise sur pied avec pour objectif d’offrir des soins infirmiers à domicile et de créer des pavillons hospitaliers dans les régions isolées. La consort vice‑royale a le soutien du premier ministresir Wilfrid Laurier, mais doit faire face à l’opposition de l’institution médicale où les hommes sont largement majoritaires. Elle exploite son réseau de relations sociales, obtenant notamment l’appui de Florence Nightingale, la fondatrice des soins infirmiers modernes, pour garantir le succès de la nouvelle organisation.

Les efforts de lady Aberdeen en faveur des femmes canadiennes ont été salués par celles et ceux qui militent pour le droit de vote des femmes et par les femmes qui exercent des professions précédemment réservées aux hommes.

Controverses politiques

En exploitant ses contacts politiques et ses possibilités d’accès à la Chambre des communes, lady Aberdeen, à l’instar de lady Dufferin, renseigne politiquement son mari dont on attend, en tant que gouverneur général, qu’il reste au‑dessus des partis politiques. Toutefois, les préférences partisanes du gouverneur général et de son épouse suscitent la controverse au Canada. Le couple est pleinement dévoué à la cause libérale et la consort vice‑royale a même accroché des portraits du premier ministre britannique, William Gladstone, à Rideau Hall. Le comte et la comtesse d’Aberdeen établissent une relation de travail étroite avec sir Wilfrid Laurier, mais se montrent souvent critiques des politiques préconisées par les politiciens conservateurs.

La consort vice‑royale s’oppose particulièrement à sir Charles Tupper et favorise la nomination de Mackenzie Bowell comme premier ministre après le décès de John Thompson en 1894. Le soutien du couple joue un rôle essentiel pendant le mandat de Mackenzie Bowell, qui prend toutefois fin après la démission d’un certain nombre de ministres estimant que le premier ministre a globalement fait preuve d’incompétence dans sa gestion du problème du rétablissement d’écoles séparées (voir Question des écoles du Manitoba). La presse accuse lord et lady Aberdeen de partisanerie et de refuser la prééminence des orientations définies par les ministres canadiens. Le mandat de gouverneur général de lord Aberdeen prend fin en 1898.

Âge mûr et fin de vie

De 1905 à 1915, lord Aberdeen occupe les fonctions de vice-roi d’Irlande. Lady Aberdeen poursuit en Irlande son programme de réforme sociale, participant activement à des initiatives d’amélioration de la santé des enfants et de prévention de la propagation de la tuberculose. Bien qu’appréciée et jouissant d’une bonne réputation en Irlande, ses relations avec la classe dominante britannique la rendent toutefois impopulaire auprès des nationalistes irlandais au début du 20e siècle. Le couple reçoit le titre de marquis et marquise d’Aberdeen et Temair en 1916.

Lady Aberdeen continue, pour le restant de ses jours, à s’identifier au Canada et à la population canadienne, déclarant, quelques années avant sa mort d’une attaque cardiaque en 1939 : « J’ai été Canadienne pendant de nombreuses années et je serai toujours Canadienne. » On a publié ses journaux personnels, rédigés alors qu’elle résidait au Canada, ainsi que ses mémoires écrits en collaboration avec lord Aberdeen.